Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

  Cent quatre-vingt-dixième nouvelle  

 LA COURTISANE VERTUEUSE OU LA VERTU DANS LE VICE

 
Âmes sensibles, qui gémissez des abus, des crimes, des atrocités des grandes villes, combien de fois la prostitution ne vous a-t-elle pas révoltées, navrées de douleur ! De grandes et jolies filles, perdues pour la société comme pour elles-mêmes ; flétries avant le temps par la débauche, hâves, décharnées, ou couvertes d’ulcères purulents ; se parant encore le soir pour entraîner dans l’abîme de la corruption les hommes trompés par un faux jour, les contagier, perdre par eux une femme, des enfants, des nourrices. Quelle abomination ! Quel malheur pour le genre humain !… D’un autre côté, âmes vertueuses, vous voyez souvent des enfants encore dans l’innocence livrées à la lubricité avant même d’être déflorées ; vous les voyez poursuivre les hommes pour les malheureuses qui les perdent, avec une effronterie qui révolte d’autant plus qu’elle est encore un effet de leur innocence ; vous les entendez, malgré vous, offrir aux hommes une criminelle et dégradante volupté !… Hélas ! Vous gémissez, vous frémissez d'indignation ! Mais ce mal horrible est nécessaire dans nos lois, dans nos mœurs, avec nos usages ; le gouvernement l'a senti, et quoique porté à le retrancher, il est forcé de le tolérer pour éviter de plus grands maux, des maux affreux, et sur lesquels l'imagination n'ose s'arrêter… Nos mariages, l'inégalité des fortunes, notre célibat forcé durant une partie de la vie ou la vie tout entière, voilà ce qui nécessite la prostitution. Mais il n'est pas réglé, il est presque abandonné à lui-même, ce vil état, ce corrompeur des corps et des cœurs ; nous sommes parvenus au XVIIIsiècle sans l'avoir réglé ; l'affreuse syphilis, qui moissonne tant de jeunes gens et dont les ravages s'étendent sur la vieillesse, l'affreuse syphilis ne nous a pas encore forcés à le régler ! Ô pères des peuples ! Rois, représentants du peuple, municipalités, ministres, magistrats, prêtres, entendez la voix des nations, qui vous crient qu'elles sont dévorées par un mal nouveau, honteux, désespérant ; qu'il n'existe qu'un moyen de l'éviter, et que ce moyen est de régler le prostitutisme, de lui imposer des lois, de lui mettre des entraves. Ne craignez pas, ô pères des peuples, de vous avilir en rédigeant, en promulguant ces lois salutaires ; vous êtes l'image de la Divinité ; comme pour elle, il n'est rien de honteux, ni de bas pour vous ! Tout s'ennoblit entre vos mains ! Mais fût-il honteux de régler la prostitution, vous devriez encore le faire. Par une suite du bon ordre que vous avez établi, les sentines se vident ...
            Les filles comme la Céleste dont il sera question dans la CXCIInouvelle, sont trop rares pour qu'on doive espérer d'en rencontrer souvent. Cependant il en est, et sans parler de Zéfire, ce chef-d'œuvre de sensibilité, de pudeur, d'honnêteté, que j'ai trouvée au sein du libertinage, ni de cette Céleste de la CXCIInommée Batilde dans la 77Nationale, j'en ai connu trois autres, qui ont quitté le vice d'elles-mêmes, et qui sont devenues des modèles. La première était une enfant prostituée, que je rencontrai un soir avec une camarade de son âge, rue de l'Oratoire. C'étaient deux filles charmantes. La plus jeune me témoigna de l'horreur pour son état ; mais trop pauvre dans ce temps-là pour l'aider, je ne pus que lui donner des conseils, qui ne furent pas infructueux à cause de l'excellence de son cœur. Elle ne m'a jamais perdu de vue, et j'ai la satisfaction de la voir successivement en apprentissage de modes chez une honnête marchande, puis ouvrière à elle, et enfin mariée, avec conduite digne d'admiration. Sa compagne au contraire, n'a jamais reçu qu'avec dédain mes offres de service.
                La seconde fille revenue à l'honnêteté, était une jeune infortunée de village, en service àParis, jolie, ayant un de ces minois voluptueux, un nez en l'air, une bouche saillante, mais vermeille, et n'en étant que plus appétissante. Cette fille, séduite, ou même violentée par son maître, devint enceinte, fut chassée par sa maîtresse, et se croyant absolument déshonorée quand elle fut grosse, d’après l’usage barbare des campagnes d’appeler catin toute fille qui fait un enfant, manquant de tout par la lâcheté de son vil suborneur, ne pouvant trouver à se placer, ni d’ouvrage…

p. 4449-4451

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome VIII. Nouvelles 188-211

Publié le 8 juillet 2018