Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

  Deux cent trente-quatrième nouvelle   XI. Les Femmes d’artistes  

 I. LA PEINTRESSE

  On imaginerait, au premier coup d’œil, que trois des conditions énoncées ont été déjà traitées dans les Contemporaines du commun. Mais le peintre, le sculpteur et le graveur de l’Académie sont trop distingués pour que j’aie prétendu les confondre avec les états vulgaires. Ce mot suffit pour faire connaître par quelle raison trois arts semblent ici répétés ; une plus longue discussion deviendrait inutile. J’ajoute seulement que les femmes dont je place ici l’histoire sont elles-mêmes artistes.
                 La femme d’un excellent peintre était amie de l’épouse et de la belle-sœur d’un architecte. Celle-ci connaissait particulièrement la femme d’un sculpteur, laquelle était liée avec celle d’un graveur célèbre. Ces femmes se trouvèrent un jour toutes les cinq réunies chez Nicolet, pendant la foire Saint-Germain. Elles occupaient une loge avec leurs maris. Tout le spectacle avait les yeux sur cinq jeunes personnes également jolies, quoique d’une beauté très différente. Je les regardais comme les autres, lorsqu’un homme que je ne connaissais pas, mais dont j’étais connu, s’approcha de moi en me disant : «  Voilà cinq contemporaines : voulez-vous leur histoire ? — Donnez, répondis-je. Après l’avoir lue, ou entendue, je verrai si je puis en faire usage. » Nous prîmes jour ; le rendez-vous fut au Luxembourg au premier beau temps. J’y trouvai l’obligeant inconnu ; nous nous promenâmes au soleil, et il commença la première historiette.

*

  I. La Peintresse ou la femme d’impuissant  
                « Celle des quatre femmes qui était la première à gauche, c’est-à-dire, la plus proche du théâtre, est la moins bien partagée des quatre, et peut-être la plus estimable. M. Véronèse, son mari (je lui donne exprès le nom d’un peintre d’Italie), était dans sa première jeunesse un vert galant ! Il fit le voyage de Rome, comme tous les jeunes gens qui veulent se perfectionner. Là, il partagea son temps entre son art et la galanterie. Il y avait dans son voisinage une jeune et jolie personne à laquelle il n’osait d’abord penser ; elle lui paraissait trop au-dessus de lui. Mais l’ayant vue lui sourire lorsqu’il la regardait, il conçut des espérances. Il s’informa, et il apprit que c’était la maîtresse d’un de ces hommes qui tiennent à Rome le premier rang, après le souverain. Cette découverte augmenta ses espérances ; il rechercha les occasions de parler à la duègne, et il y réussit : on lui procura une entrevue qui lui fut bien fatale…

p. 5561-5562

Suitepages suivantes ou Gallica, vol. 36

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome IX. Nouvelles 212-244

Publié le 7 juillet 2018