Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

  Deux cent seizième nouvelle  

 L’INTENDANTE OU LA FEMME À DOUZE ANS

LA TRÉSORIÈRE OU LA FEMME À VINGT-CINQ ANS

 

Faut-il marier les filles très jeunes, et presque avant le développement des facultés et de la raison ? Faut-il attendre qu’elles soient absolument formées avant de les mettre sous l’autorité d’un mari ? Hippocrate dit oui, Galien dit non. En effet on trouve une foule de raisons pour, et presque autant contre. Ainsi, au lieu de raisonner, j’ai préféré de rapporter deux exemples dans cette nouvelle, qui décideront mieux l’honorable lecteur que de froids raisonnements. Cette matière est une des plus importantes ! Graves auteurs de futilités, qui combattez depuis tant de siècles avec des syllogismes, et des ergo, poètes menteurs, conjectureurs en physique, en astronomie, en chronologie, en histoire, vous ne traitâtes jamais de question égale en utilité !
            J’étais un beau jour de printemps aux Tuileries avec un jeune homme qui connaissait Paris. Nous regardions les beautés réunies au bas de la terrasse des Feuillants. Deux nous frappèrent : l’une n’avait pas dix-huit ans, et elle avait un fils de six à sept qui la précédait ; elle paraissait très délicate ; l’autre annonçait trente ans ; elle avait devant elle une fille de l’âge du petit garçon. Cette femme paraissait d’un fort tempérament et cependant souffrante. Quant aux deux enfants, ils étaient également forts. « Vous voyez ces deux femmes, me dit le jeune homme : l’une a été mariée à douze ans, l’autre à vingt-cinq. Leur histoire est assez intéressante ; ma mère la sait, elle vous la donnera.
               En effet, Mme*-*-*** me l’a racontée, à la prière de son fils, telle que je vais la rapporter.

*

               Constantine-Natalie d’Iv**, fille d’un maître des requêtes, avait perdu sa mère de bonne heure. Elle resta sous la conduite d’une bonne dont elle fut l’idole. Constantine le méritait : outre que c’était une blonde charmante, elle avait de la douceur, de l’esprit, une sensibilité touchante. Mais son père, homme occupé, voyant sa fille grande et formée avant d’être sortie de l’enfance, et que sa bonne n’était pas une surveillante trop sûre, crut devoir chercher à l’établir. Il annonça ce projet. Constantine était belle, riche, d’une bonne maison, qui avait donné des hommes célèbres dans la robe, dans les finances, et même dans les armes ; il se présenta une foule de partis. M. d’Iv** aimait sa fille ; il était accoutumé à réfléchir. Prêt à l’établir, son cœur paternel trembla de la rendre malheureuse et de la faire commencer si tôt à l’être. Il consulta la vicomtesse de ****, cette petite vieille pleine de sagesse, célèbre par sa gaîté, par l’art de gagner la confiance, autant que par les bons avis qu’elle donnait aux jeunes femmes qui entraient dans le monde…

p. 5199-5200

 

Suite…pages suivantes ou Gallica, vol. 35

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome IX. Nouvelles 212-244

Publié le 6 juillet 2018