Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

  Cinquantième nouvelle  

 LA FILLE DE MON HÔTESSE OU LA MÈRE SOUPÇONNEUSE

 
Ayant annoncé dans le café de Foi, que je composais des histoires, intitulées Les Contemporaines, je reçus, dans la même semaine, la lettre suivante :
À M. l’éditeur des Contemporaines, rue de Bièvre.
Monsieur,
Il m’est arrivé une aventure que je serais charmé qui fût connue du public. Je ne vois que votre ouvrage où elle puisse prendre une certaine consistance et passer à la postérité. Immortalisez-nous, je vous en prie, l’aimable Adeline et moi. Je vous en témoignerai ma reconnaissance. J’ai composé notre histoire moi-même, et je désirerais que vous la voulussiez insérer telle que je l’ai faite, avec les noms que j’ai mis. Cette lettre vous servirait de défense, si quelqu’un voulait s’en plaindre. Il doit m’être permis de me nommer, et la belle Adeline y consent de même, avec la petite restriction d’une étoile au nom de famille. Nous sommes, Monsieur, en attendant ce plaisir
Vos affectionnés,

Philibert de Chevilly

Adeline de B*.

*

                   Un jeune avocat, de ceux qui ne font encore qu’écouter, assis aux bas sièges pendant les grandes audiences, s’était fait le commensal d’une dame de quarante ans, qui avait été fort bien, que je nommerai Mme de B*. Il ne faut pas croire qu’ils fussent seuls : un parent, qui vivait chez la dame depuis longtemps, rompait le tête-à-tête. Le jeune de Chevilly demeura six mois dans cette maison, sans savoir que Mme de B* fût mère : jamais elle n’en avait parlé devant lui, ni le parent non plus. Mais à cette époque, un jour de fête, en venant se mettre à table pour dîner, de Chevilly trouva une jeune et charmante personne d’environ quatorze ans dans la salle à manger. « Que souhaite Monsieur ? Maman va revenir. — Vous êtes la fille de Mme de B*, Mademoiselle ? — Oui, Monsieur. — Je vais l’en féliciter, vous êtes adorable ! — Et vous, bien honnête, Monsieur. — Point tant de compliments aux jeunes filles, Monsieur !… », dit Mme  de B* en entrant.
                          Elle avait pris un air si renfrogné que je vis bien qu’elle n’aimait pas qu’on fît des compliments à sa fille. (Je vais à présent quitter la troisième personne, et parler en mon nom.) Je me réglai là-dessus, car l’aimable Adeline avait fait sur mon cœur une impression trop profonde pour que rien pût jamais la détruire…

p. 1151-1152

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome II. Nouvelles 28-52

Publié le 5 juillet 2018