Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

  Deux cent treizième nouvelle  

JENNY OU LA FILLE ADULTERINE ET LA MAUVAISE ÉPOUSE

 
Nos droits sont égaux, disent les femmes : si vous êtes infidèle, je puis être adultère. Où est la différence dans la violation de nos droits réciproques ? Cette nouvelle va répondre aux femmes impudentes qui, de nos jours, osent hasarder ce raisonnement, sans doute suggéré par les célibataires libertins qui les entourent.

*

                Un gentilhomme de Bourgogne, après avoir passé quelques années dans les plaisirs que procure la capitale, crut regretter l’innocence de sa première vie, et désira vivement de s’en retourner au sein de sa famille. Arrivé dans sa patrie, il y devint amoureux d’une demoiselle de sa condition, qui n’avait que sa mère : le père, officier de mérite, était disparu dans une affaire, sans qu’on en eût eu de nouvelles ; ou plutôt, sa veuve avait ses raisons pour laisser tout le monde dans l’incertitude. La demoiselle, nommée Agnès de Pagan, était une brune vive, très marquée de petite vérole, et cependant aimable. Elle avait eu plusieurs amants, et elle en avait encore. Mais dès que M. de Montaleri se fut annoncé pour épouser, ils furent tous congédiés.
                  Le mariage se fit, et le même jour la mariée reçut trois lettres, qu’elle serra en tâchant de n’être pas vue. Mais son mari s’en aperçut, et le mystère qu’il remarqua lui donna envie de les lire. Il ne le témoigna pas cependant, mais il tâcha de ne perdre pas un instant de vue la nouvelle mariée, se proposant de s’emparer adroitement des lettres le soir, après qu’elle serait au lit. Cependant une nécessité absolue fit que la mariée s’absenta un moment. M. de Montaleri la guetta, et dès qu’elle eut quitté l’endroit où elle devait être seule, il y entra. Il ramassa les enveloppes des trois lettres, ce qui lui fit connaître que sa femme était venue les lire. Il retourna aussitôt la rejoindre, et comme il entrait, il s’aperçut qu’elle parlait à sa mère avec beaucoup d’action, en fouillant dans sa poche. Il les joignit, ce qui sans doute empêcha la fille de remettre les lettres à sa mère. Il se mourait d’envie de les lire sur-le-champ, et il fut tenté de prétexter un besoin pour sortir. Mais il fit réflexion que peut-être serait-il à propos que sa femme ignorât qu’il les avait, et qu’en sortant, il lui donnait un moyen de s’en assurer ; au lieu qu’en attendant jusqu’au lendemain, il pourrait arriver quelque dérangement qui jetterait de l’incertitude. Il ne s’occupa donc plus qu’à jouir des droits du mariage…

p. 5143-5144

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome IX. Nouvelles 212-244

Publié le 4 juillet 2018