Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Quarante-deuxième nouvelle  

LA JOLIE VOISINE

 
Un jeune homme de province, logé dans la rue de Bièvre, menait une vie fort retirée. C’était un jeune savant, qui n’était venu à Paris que pour acquérir les connaissances qui lui manquaient par la fréquentation de nos grands hommes, et qui ne s’occupait que de physique, d’astronomie, de morale et quelquefois de politique. Il vivait heureux sans inquiétudes, sans soins, comme on peut faire à Paris, où l’on trouve tous les besoins de la vie sous sa main, et à un prix si modique que cela ferait seul l’éloge du gouvernement français. Car il faut que le régime en soit admirable et qu’une ville immense telle que la capitale soit administrée avec une sagesse supérieure, pour que jamais rien n’y manque. Rome, maîtresse du monde, ne jouit pas de cet avantage et la disette s’y fit plus d’une fois sentir.
                 De Quillebrune (c’est le nom du jeune homme), profitant de ce régime heureux, dépensait peu, n’étant pas riche, se divertissait bien, parce que tout ce qu’il voyait à Paris l’amusait, et que les spectacles n’y sont pas chers à qui ne veut que voir et entendre. En un mot , il se trouvait le plus content des hommes. Mais il n’aimait pas, et je tiens que sans l’amour, il n’est point de bonheur. Dussent tous les carreaux du jansénisme puritain tomber sur ma tête, j’ose le dire, sans l’amour il n’est point de bonheur, ni de vie, ni d’existence et je le sens doublement depuis que je n’aime plus… Quillebrune s’en passait néanmoins ; il voyait les belles aux promenades, aux spectacles ; leur grand nombre empêchait qu’elles ne fissent une impression durable ; il les admirait toutes. Ce sentiment-là est toujours agréable, et il n’en désirait aucune.
                     À propos d’admiration, Quillebrune était d’un caractère fort admiratif ! Il admirait les tragédies, les comédies, les romans, tous les ouvrages nouveaux, jusqu’aux pièces d’Audinot et de Nicolet ; il trouvait à chaque chose son genre de mérite, et il avait la bonhomie d’y prendre plaisir. Quelqu’un lui en ayant fait reproche un jour, il répondit : « Monsieur, je suis construit de façon que mes yeux embellissent tout ce que je vois, et mes oreilles tout ce que j’entends. Je ne demande pas au Ciel de l’esprit. Dans ce siècle où tout le monde en a, il est presqu’un fléau. Pour être heureux, il ne faut que de la bonhomie et une sorte de goût facile, qui fasse trouver bon tout ce que l’on nous donne. Un homme qui mange de tout avec plaisir n’est-il pas plus heureux qu’un délicat, dont le palais est offensé par la moindre saveur désagréable ?  Me voilà : je trouve tout bon, tout m’amuse, tout me plaît, et je remercie la bienfaisante nature de m’avoir donné la double organisation, qui me fait manger avec appétit des mets grossiers et m’amuser des ouvrages faibles. C’est le plus beau don que je pusse recevoir… »

p. 973-974

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome II. Nouvelles 28-52

Publié le 3 juillet 2018