Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Cent trente-huitième nouvelle

 

LA JOLIE DENTELLIÈRE

 

Avilissement ! Monstre, né du crime et de l’opinion, quand tu as étendu ta main orde et flétrissante sur les malheureux humains, ils plient eux-mêmes le col et se soumettent ; ils se croient dégradés ; ils ne tiennent plus compte ni de leur honneur, ni de leur dignité, ni de leur franchise, ni de leur indépendance, ni de leur liberté, ni de leur noblesse : ils se croient vils parce que tu les as souillés ! Fils de l’opinion, je te dédaigne ! Et si le crime lui-même était ton père, je ne me croirais pas encore dégradé. On se relève du crime dès qu’on le veut. Et si je dis au crime : « Je ne veux plus de toi ! » le crime suit et n’ose plus marcher à côté de moi… Âme humaine que l’avilissement a flétrie, relève, relève-toi ! Porte vers le Ciel des regards assurés. Tu es l’image de Dieu : comme lui, tu peux trouver ton bonheur en toi-même. Ne dis pas : « Je suis vile ! » Car tu n’es pas vile. Tels, dans les folles idées des nations ignorantes et sauvages, les enchantés qu’un pouvoir magique a défigurés ne le sont pas réellement ; c’est une apparence, une illusion. Tels aussi, ô âme humaine, le vice, le crime, l’opinion, le préjugé peuvent te donner les apparences de l’avilissement, mais jamais la vileté. Quitte le vice; secoue les entraves du crime, brave l’opinion, méprise le préjugé. Puis regarde-toi : tu seras toujours divine, toujours le chef-d’œuvre de la nature, toujours une portion sublime de la Divinité… Hélas ! Que n’inculque-t-on ces idées aux infortunés qui ont quitté pendant un temps le chemin de la vertu ! Que ne les offre-t-on surtout, pour consolation, à ceux qui, n’ayant rien à  se reprocher, sont victimes du crime d’autrui, comme les héroïnes de cette nouvelle !

*

                   Un homme, observateur par goût des scènes qui arrivent dans la capitale, passant un jour par la rue de l’Arbre-Sec, entendit une fille, qui lui parut un enfant, disputer contre un homme ivre en pleurant, parce qu’il la mettait à la porte et ne voulait pas lui permettre de rentrer. La porte s’étant refermée, et la jeune fille restant dehors, l’homme s’approcha d’elle. Il s’aperçut qu’elle n’était pas aussi jeune qu’il l’avait cru, mais seulement de petite stature, et d’une constitution délicate. Il sut d’elle que cet homme était son frère, très sujet à s’enivrer ; qu’alors il la maltraitait et la forçait à coucher dans les rues, à moins qu’elle ne trouvât un asile chez une raccommodeuse de dentelles qui avait été sa maîtresse d’apprentissage. L’homme proposa de l’y conduire. « Il est trop tard, on sera couché. » L’homme offrit, ou de la mener chez lui, ou de lui tenir compagnie. Elle préféra le dernier parti, et comme il faisait beau, que les nuits étaient courtes, ils allèrent se promener jusqu’à la place Louis XV. Ils rentrèrent dans la ville au jour, afin de se faire donner du chocolat dans le premier café qu’ils trouveraient ouvert…

p. 3261-3262

Suite…pages suivantes ou Gallica, vol. 22

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VI. Nouvelles 135-167

Publié le 4 juin 2018