Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Trente-septième nouvelle

 

LA JOLIE LAIDERON OU CE QUI PLAÎT AUX HOMMES

 

Il est certain que la laideur ne saurait être aimable. Ainsi l’on ne jugera pas à la rigueur le titre de cette nouvelle. Si l’usage est de dire qu’une laideron est jolie, adorable, charmante, il n’en est pas moins vrai que cette laideron prétendue doit tous ses agréments à sa beauté. On décide trop vite qu’une femme est laide ; ce sont ordinairement les hommes froids, ou les autres femmes, qui donnent cette décision. Les hommes sensibles sont plus réservés, et dès qu’une femme a ému leur cœur ou leurs sens, pour tout au monde ils ne conviendront pas qu’elle est laide. J’ai connu dans la rue Saint-Martin une femme basanée (au visage seulement), grêlée, ayant de petits yeux, enfin décidée laide par une majorité de cent soixante contre dix. Un jour elle était au boulevard, en deuil de cour (genre de parure qui ne devait pas lui être favorable) ; tous les hommes la regardaient, et j’entendis répéter au moins cinquante fois : Voilà une jolie laideron ! Mais ce n’était pas sa laideur qui plaisait : c’était sa beauté, et voici en quoi elle consistait. Elle était taillée à peindre ; elle avait une jambe parfaite, un pied mignon, le port de sa tête et de son cou avait une grâce naturelle qui séduisait ; son air était plein de gaîté ; ses yeux noirs et brillants, quoique petits, avaient quelque chose d’enchanteur ; sa marche était voluptueuse sans indécence… Voilà ce qui plaisait ; c’était ce qu’elle avait de beau qui faisait naître l’admiration et le désir. Je me suis toujours rappelé ce trait, parce que cette jeune dame est une de ces femmes qu’au premier coup d’œil tous les cœurs de bois doivent irrémissiblement juger laide.

                    Je connais aussi une blonde dans le même cas : elle est grande, faite au tour, pleine de goût dans sa parure ; mais cette fille a le visage couvert de son ; la forme n’en est pas gracieuse ; ses yeux jaunes et petits, garnis de cils trop blonds et fort apparents, ne peuvent être une beauté. Cependant elle est charmante, et tout le monde n’a qu’une voix pour en convenir. Il semble en passant devant elle que c’est d’abord sa laideur qui frappe ; on la regarde et la laideur disparaît insensiblement, comme ces nuages légers qui se forment devant nos yeux en sortant de l’obscurité ; il ne reste plus que des grâces. Son air, son sourire ont quelque chose d’attendrissant qui semble demander le cœur ; une belle main, une belle gorge y joignent leurs charmes, et celui qui s’était dit tout bas : elle est laide, s’en va pensant : mais je l’adorerais.

                Un jour que j’étais au Palais, une jeune dame vint à l’audience de la Tournelle. Elle avait bon air, une parure seyante ; elle frappa tout le monde. On se disait : Mais elle n’est pas jolie ! Elle est laide ! Cependant tous les yeux restaient fixés sur elle avec une sorte d’admiration. Je ne me souviens pas effectivement d’avoir jamais vu de figure qu’on pût moins cesser de regarder…

p. 839-840

Suite…pages suivantes ou Gallica, vol. 6

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome II. Nouvelles 28-52

Publié le 2 juillet 2018