Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Soixantième nouvelle

 

LA FILLE VENGÉE

 

Point de feu sans fumée, dit le proverbe. On se rappelle qu’il courut un bruit, il y a quelques années, qu’une jeune fille s’était vengée d’un amant infidèle en lui brûlant la cervelle d’un coup de pistolet. J’ai voulu approfondir ce bruit, et voici l’histoire qu’une personne bien instruite m’a fait parvenir.

*

                    Une jeune demoiselle, de la plus aimable figure, vint demeurer avec sa tante dans une belle maison de la rue de la Harpe. Cette maison était vaste et il y avait plusieurs locataires. Dans le même corps de logis où demeurait Mme d’Entrains (c’est le nom de la tante), logeait un homme encore jeune, d’une belle figure et d’une condition égale à ses deux voisines. En entrant dans la maison, les dames s’étaient informées. On leur avait fait entre autres un portrait avantageux d’un M. de Cône. Cet éloge, il faut le dire, était mérité. De Cône était réglé dans ses mœurs, tout entier à ses occupations, sobre et prudent, en un mot possédant presque toutes les vertus morales. Mais cet homme si réglé aimait les femmes. À la vérité, ce n’est pas un défaut que d’aimer ce qui est essentiellement aimable, mais c’est un vice d’abuser de cette qualité physique et de la faire servir à la ruine et au malheur de celles qui devraient encore plus toucher le cœur qu‘émouvoir les sens.

                 À peine les dames furent-elles installées que de Cône leur fit une visite. Il en fut reçu de cette manière flatteuse qu’on prend naturellement avec ceux qu’on estime d’avance, et à qui on veut marquer l’envie d’en faire sa société. Quant à de Cône, la vue de l’aimable Apolline le séduisit tout d’un coup. Il sentit pour elle un penchant subit, qu’il crut vertueux. Heureux s’il eût persévéré dans ces dispositions !… Comme on avait dessein de se lier des deux côtés, la connaissance fut bientôt faite. Mme d’Entrains trouva M. de Cône tel qu’on le lui avait représenté, en même temps que tous les jours ce dernier découvrait mille charmes nouveaux à la jeune Apolline.

                   Tant qu’on ne se connut pas assez pour avoir une entière familiarité, de Cône demeura dans la première ivresse. Mais la confiance une fois établie, il s’aperçut qu’outre les qualités précieuses de Mlle d’Entrains, elle était d’une innocence et d’une naïveté que rien n’éclairait encore. Cette qualité, si rare à Paris, devait naturellement toucher un cœur généreux, et il y a toute apparence que ce fut le premier effet qu’elle produisit. De Cône adora la belle Apolline. Mais quel est l’homme, à moins qu’il n’ait une façon de voir absolument différente de celle de notre siècle, qui, trouvant sous la main une conquête facile, se refuse par probité à la tentation de la faire ! (Il en est cependant). Loin que cette façon d’agir fît honneur, on ne trouverait au contraire que des gens qui la tourneraient en ridicule et qui regarderaient comme un sot l’homme sage qui la tiendrait…

p. 1421-1422

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome III. Nouvelles 53-80

Publié le 1erjuillet  2018