Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent vingt-neuvième nouvelle

 

LA BELLE RESTAURATRICE

 

Il est né, de la faiblesse de nos estomacs et de la vieillesse de nos jeunes gens, un nouvel état à Paris, inconnu de nos aïeux ; je veux dire celui de restaurateur. Mais qu’on ne s’y laisse pas tromper ! Le premier fut peut-être un restaurateur. Mais aujourd’hui, tous les autres sans exception ne sont plus que d’honnêtes gargotiers, à trente, quarante sous, trois livres et quatre francs par tête, qui donnent des choses assez flatteuses au goût, mais qui ne sont rien moins que restaurateurs ! Quoiqu’il en soit, l’un de ces restaurateurs avait deux filles, dont la cadette était charmante. Elle sera l’héroïne de cette nouvelle. 

*

 

                   L’aimable Aglaure Zamet avait quinze ans lorsqu’elle sortit de chez une tante, marchande lingère, pour venir demeurer chez son père, nouvellement restaurateur, proche de la Nouvelle-Halle. Il ne fut jamais de fille plus digne d’être aimée : au caractère le plus liant, à l’humeur la plus égale et la plus gaie, elle joignait cette délicatesse qu’on estime tant à Paris, les plus beaux yeux, un regard doux et caressant, une bouche mignonne et une taille parfaite.

                  Barbe, sa sœur aînée, était assez bien, mais la différence de la cadette à l’aînée était si grande qu’on ne faisait plus d’attention à Barbe dès qu’on avait vu la belle Aglaure. La première, avant l’arrivée de sa sœur, recevait tous les hommages. On sait que dans les endroits où il ne va que des hommes, les femmes un peu jolies sont des idoles qu’ils s’empressent d’encenser. Pour peu qu’une femme soit passable, dans ces maisons, elle paraît une divinité ; si elle y joint les grâces et quelques talents, il est impossible de lui résister, et elle a plus d’adorateurs qu’elle n’en veut. Mais ces adorateurs restent amants et jamais, ou très rarement, ils veulent devenir maris. Barbe s’était cependant flattée qu’un de ses amants, qui paraissait plus empressé que les autres, la recherchait en légitime mariage. Elle le distinguait, elle étudiait ses goûts, tant au physique qu’au moral, et elle tâchait de satisfaire également son appétit, son cœur et ses yeux. Elle lui faisait servir ce qu’il y avait de meilleur et elle soignait sa parure avec une scrupuleuse propreté. Elle eût peut-être réussi. Mais sa sœur, comme un astre nouveau, étant venue à paraître tout d’un coup, elle éclipsa les attraits de Barbe, comme le soleil éclipse les étoiles. L’adorateur de l’aînée porta plus rapidement que personne son hommage à la cadette, et Barbe s’en aperçut. Elle fut indignée contre lui, car elle avait beaucoup fait pour le conserver !… Elle prit sa sœur en particulier, dès le lendemain de sa fatale découverte et lui tint ce langage :

                « Ma chère Aglaure, tu es jolie, tu l’es plus que moi, j’en conviens. Ainsi, avec la quantité d’hommes qui viennent ici, tu n’auras que trop d’adorateurs. Pour moi je n’en veux qu’un seul. Non que je prétende que tu me le donnes ; une pareille demande serait impertinente. Mais je voudrais qu’en bonne sœur, tu ne reçusses pas son hommage, s’il te le porte.  Promets-le moi et nous serons toujours les meilleures amies du monde. Nous pourrons même nous être utiles mutuellement en nous éclairant l’une l’autre sur les vues et les défauts de nos courtisans. — Tu n’as qu’à me le désigner, répondit Aglaure, et je te réponds de me comporter avec lui comme tu le désires…

p. 3069-3070

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome V. Nouvelles 104-134

Publié le 30  juin 2018