Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Quatre-vingt-sixième nouvelle

 

LA FILLE VOILÉE

 

Doris-Eugénie de la Loge, fille d’un homme riche, mais dès l’âge de trente ans privé, comme Homère et Milton, de la céleste lumière, s’occupait depuis six mois d’être constamment aimée dans le mariage, et par conséquent heureuse. Elle employa d’abord tous ceux que lui suggéra une bonne gouvernante que lui avait donnée sa mère avant sa mort ; c’étaient la propreté, la parure, les talents agréables, les qualités solides ; elle voulut avoir tout cela, et elle y réussit. « Le mariage est si effrayant pour notre sexe, disait-elle à sa bonne, qu’il n’y a que la tendresse sans bornes d’un mari aimable qui puisse en faire supporter les peines. » Un motif estimable était donc la source de la coquetterie de parure où donnait Doris (et il faut convenir, à l’honneur de notre siècle, que parmi nos élégantes de la capitale même, il en est un nombre qui lui ressemble en ce point).

                   Un jour Mlle de la Loge jeta les yeux sur un livre dont le titre la frappa. Elle demanda si elle pouvait le lire. Sa gouvernante hésita : « On dit du mal de cet auteur, et il faut convenir qu’on a souvent raison. par exemple, dans cet ouvrage que vous voyez, on trouve à côté de la morale le plus pure, la plus véritablement faite pour notre sexe et pour votre âge, des histoires libres et les mœurs les plus dépravées. À la vérité, l’auteur n’y applaudit pas, mais il met ces tableaux sous les yeux et, comme il le dit lui-même quelque part, la peinture du vice est si dangereuse, même en laid, qu’on ne peut la voir souvent sans le trouver moins hideux. Mais lisez un trait que voici : je vous marquerai trois ou quatre historiettes à laisser. Doris prit le livre des mains de sa bonne et l’ouvrant à l’endroit marqué, elle trouva un épisode intitulé, La Fille masquée, ou histoire d’un gentilhomme qui veut se servir de la beauté de sa fille pour se venger de son ennemi. Elle fut curieuse de voir ce que c’était, et en la parcourant, elle y rencontra ce qu’elle ne s’attendait pas à y voir, une fille sous le masque, qui parvint à se faire adorer sans le secours de la beauté. Doris goûta cette manière, et faisant réflexion que les moyens qu’elle avait employés jusqu’à ce moment étaient ceux de tout le monde, que cependant la plupart des femmes n’étaient pas aimées de leur mari, elle résolut d’avoir recours à des moyens extraordinaires. Comme elle vivait à Paris, que dans cette grande ville on peut se permettre des choses impraticables ailleurs, elle se traça un plan, le concerta quelque temps avec sa bonne, l’adopta, et se proposa de ne point s’en écarter.

                      Elle se fit donc faire un joli masque, commode, et qui ne la genât pas, tant par sa contexture, qui était mobile à l’endroit de la bouche, que par la forme des ouvertures pour la respiration. Mais quelque soin qu’on y apportât, ce masque fut toujours gênant. D’ailleurs, il ne pouvait se porter partout, à moins de renoncer à la plupart des devoirs de la vie civile. Doris cherchait un autre moyen, lorsqu’il lui tomba sous la main un petit Almanach des modes où elle trouva l’anecdote suivante…

p. 2041-2042

 

Suite…pages suivantes ou Gallica, vol. 16

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome IV. Nouvelles 81-103

Publié le 29 juin 2018