Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Cent quatre-vingt-quatorzième nouvelle

 

LA JOLIE VIGNERONNE OU  LE SECOND AMOUR

Quelle nuée d’ennemis ont formé sur ma tête les quatre derniers volumes de ces nouvelles ! Les marchands, les libraires, tout a voulu se reconnaître ! Et à l’aide d’un trait qui pouvait leur convenir, s’attribuer une nouvelle entière ! Il n’en était rien : moi seul j’avais mon secret, que je ne communique à personne. Eh bien, Messieurs, Mesdames, qui vous plaignez sans doute pour faire parler de vous, car vous n’êtes pas sérieusement fâchés, qu’aurez-vous à dire, supposé que ce fussent vos histoires, si je vous traite comme moi-même ? Dans la nouvelle précéden­te, c’est ma mère ; dans celle-ci, je suis un personnage secondaire, et l’héroïne tient aujourd’hui à ma famille. Je n’ai pas violé la maxime : ne fais point à autrui ce que tu ne te ferais pas à toi-même. Je m’historie, et je me nomme…

                Temps heureux de ma jeunesse, qu’avec plaisir je te rappelle à mon souvenir ! J’ai toujours vécu avec moi-même, en écrivant chaque jour ce qui m’arrivait. À quelques lacunes près, qu’a faites une main étrangère, j’ai toutes mes actions ; je me les rappelle à leurs anniversaires, et je jouis ainsi, dans une seule année, de toutes mes années passées ! Il fallait cet aliment à mon extrême sensibilité, trop vorace pour que le présent lui suffise.

*

                 Edmée Servigné, jolie brune de la ville d’Auxerre, fut obligée, par la mort de sa marraine, bourgeoise qui l’avait bien élevée, de revenir chez son père, vi­gneron propriétaire, veuf depuis longtemps, et dont la fille aînée gouver­nait la maison. Ce n’avait pas été l’in­tention de la bonne marraine, qu’Edmée fût rendue à la vie rustique : elle lui avait fait apprendre les ouvrages d’aiguille, à écrire, à bien parler, un peu de musique, l’italien. Mais elle mourut subitement, et les héritiers renvoyèrent durement sa filleule. Heureusement, elle ne l’avait pas fait habiller en demoiselle ! Edmée était restée en joli casaquin‑juste[1], non comme on le porte dans le pays, et aux environs de la capitale, mais comme ceux des Morvandaises. Cette jolie vigneronne revint modeste­ment chez son père, se soumit à sa sœur aînée, et la pria, la larme à l’œil, de lui tenir lieu, et de la mère qu’elles avaient perdue, et de la protectrice que la mort venait de lui enlever.

                 Catherine était bruyante, grossière, mais bonne. Elle fut touchée de la prière de sa sœur ; elle l’embrassa ten­drement et lui dit : «  Ma pauvre chère Edmée, t’es bén chanceuse ! Mais i’ t’ reste une sœur. Tout ce quilliaura d’ pus rude, je l’ frai ; tu f’ras l’pus doux, toi ; et comme tu sais coudre, tout l’ linge d’ la maison t’ passera pa’ les mains, pendant que j’ srai aux veignes : tout ç’ que j’ te prie, c’est qu’ quand note père arriv’ra, tu r’gardes bén s’i’ n’a pas chaud, pou’ l’ faire changer, et d’ lli donner un verre de vin, qu’i’ veuille ou non ; tu l’ tourmenteras, car nous n’avons pus que lui. » Edmée l’assura qu’elle n’y manquerait pas, et elle remercia sa sœur, louant son bon cœur, et surtout sa piété filiale. Les deux sœurs vécurent ainsi en bonne union, heureuses l’une par l’autre, et par leur bon père…

p. 4655-4656

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VIII. Nouvelles 188-211

Publié le 27  juin 2018

[1]Un casaquin (veste courte avec des pans à l’arrière) ajusté à la taille et la mettant ainsi en valeur [N.Éd.].