Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Cent quatre-vingt-huitième nouvelle

 

LA JOLIE LOUEUSE DE CHAISES

 

 

Un homme en redingote, l’air sombre, concentré, presque sans cheveux, l’œil ardent, le sourcil garni, hérissé, se promenait, un beau jour de printemps, entre deux haies de beautés étalées au boulevard, comme les bijoux le sont chez Tesnières et Regnault à la mi-décembre. — Que la nature est belle ! pensait-il. Car l’art est encore la nature, et l’homme ne saurait en sortir, non plus que de sa planète. Que ces femmes ont de charmes, de grâces ! comme elles savent tirer parti de tout ! Quel éclat ici ! Que de fraîcheur là, dans cette enfant de quinze ans ! Comme cette femme de vingt-cinq a l’air noble !… Reine de la nature, que tu es belle ! Ha ! si ton cœur est vertueux, tu mérites des autels !… Il passa trois fois. À la troisième, un petit-maître bien fat, bien sot, tels qu’ils sont à Paris (et ceux de province sont beaucoup plus insupportables) un petit-maître, ambré, musqué, coiffé en femme, ayant des talons rouges plus hauts que nos danseuses et nos petites maîtresses, tout vêtu en soie couleur de rose, ayant des manchettes de belle gaze, qui durent un jour, un petit-maître dit, d’un ton de fausset très haut, à une femme de trente ans, qui avait l’air mâle, un chapeau rond, des larges souliers plats : — Voyez donc cet original ! — Où ? répondit-elle en basse-taille. — Cet homme. — Est-ce qu’une femme regarde cela ! — Vous le pouvez en sûreté, lui répondit l’homme, pour vous (au  petit-maître), c’est autre chose. Le petit-maître : — Ça parle !… Passez, l’ami. L’homme : — L’ami ! Je ne suis pas de cet avis-là. La dame au petit-maître : — Vous vous commettez ! Le petit-maître : — C’est qu’il est plaisant ! L’homme, laissant couler une larme : — Ô ma patrie ! Si tu n’avais que de tels défenseurs ! et de pareilles mères de famille ! Et il s’éloigna, laissant le petit-maître et la virago, non pas confus, mais dans une crispation de nerfs. Il allait sortir du bazar, quand il vit devant lui une jeune fille mise en jolie grisette, propre, faite au tour, fraîche comme le lis, brillante comme la rose : elle allait à tout le monde, d’un air gracieux, et on lui mettait dans la main une pièce de monnaie. C’était la loueuse de chaises.

                    L’homme fut surpris de sa beauté : — Comment, dans ce siècle corrompu, une aussi jolie personne, aussi exposée en vue, a-t-elle pu conserver son innocence ? Ou ne l’a-t-elle plus ou c’est la plus estimable de toutes celles qui sont ici. Voyons… Ha ! belle enfant ! que je serais charmé de pouvoir t’estimer ! j’en bénirais l’Auteur de la nature, ton père et le mien ! — La belle fille ! dit-il à la jolie loueuse, je voudrais une chaise ; mais ici, à l’écart, derrière cet arbre : ne pourriez-vous m’en faire donner une ? La jeune fille le regarda ; elle ne méprisa ni sa pauvreté, ni son âge (car il avait plus de cinquante ans) ; elle appela un garçon et fit apporter une chaise à l’homme qui lui donna six francs…

p.  4501-4502

 

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VIII. Nouvelles 188-211

Publié le 26  juin 2018