Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Quarante-cinquième nouvelle

 

L’ÉPOUSE-MÈRE OU CE QU’IL FAUT AUX MARIS FAIBLES

 

Il est du devoir d’un historien véridique de raconter les faits opposés ; de dire fidèlement le pour et le contre afin de mettre ses lecteurs à portée de juger eux-mêmes, et de prononcer d’après leurs lumières, sur les mœurs les plus avantageuses au bonheur du genre humain. La nouvelle qu’on vient de lire milite en faveur d’un sentiment  opposé à la manière de voir de notre siècle, mais qui paraît fondé sur la raison. Dans celle-ci, on va voir de quoi fut capable une femme sensée, dont le mari n’avait rien de cette vigueur mâle qui doit caractériser le premier sexe.

*

             Dans une maison de Paris, peu riche mais respectable par les services rendus à l’État, il y avait quatre filles, que leurs parents destinaient toutes quatre au mariage, quoique ces honnêtes parents eussent un fils. Car ils avaient en horreur la maxime barbare qui fait qu’on blasphème la nature sous prétexte d’honorer la divinité, et qu’on sacrifie des filles bien conformées à un célibat criminel. Le père et la mère rassemblèrent un jour leurs cinq enfants, dont l’aînée avait alors vingt-deux ans accomplis, pour régler de concert un plan de conduite ; et il fut résolu, dans ce conseil de famille, qu’on marierait plutôt Mlles d’Épernai à des partis au-dessous d’elles, et même à des négociants célèbres, que de les garder filles. Le maquis, fils de la maison, y donna son consentement et déclara qu’il suffisait que ses beaux-frères fussent honnêtes gens pour qu’il se fît honneur de les avouer. En conséquence, Adèle, l’aînée, épousa un riche armateur de Saint-Malo ; Septimanie, la seconde, fut donnée à un négociant de Bordeaux ; Honorine, la plus jeune, épousa un étranger, homme de condition, qui l’emmena en Hongrie. Restait Sophie la troisième, la plus belle et la plus aimable, ce qui est un grand éloge ! On l’avait réservée pour tâcher de faire une alliance plus relevée que les autres.

           Sophie était une brune claire, qui avait les plus beaux cheveux du monde. Mais rien n’était comparable à son œil doux, vif, mignard, où se peignait la plus belle âme ; sa taille était parfaite, ses grâces enfin et ses charmes surpassaient encore ses appas. Quant à son esprit, il était solide ; elle aimait l’économie, l’occupation ; elle était affable, prévenante avec ses égaux ; douce, polie avec ceux que la fortune avait placés au-dessous d’elle. À dix-huit ans, Sophie était une femme faite, par ses goûts et par son maintien.

              L’attente de ses parents ne fut pas tout à fait trompée. Une mère opulente, et d’une famille distinguée, mais qui avait épousé un homme au-dessous d’elle, jeta les yeux sur Sophie pour en faire l’épouse de son fils unique et rendre ainsi à son sang autant d’illustration qu’un mariage inégal en avait ôté. Ce fils avait un titre : c’est le marquis de B**. Il était plus jeune d’un an que Sophie et avait été si mal élevé, même pour les mœurs, qu’il faisait gloire des vices les plus grossiers…

p. 1033-1034

Suitepages suivantes ou Gallica, vol. 7

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome II. Nouvelles 28-52

Publié le 25  juin 2018