Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Quarante-quatrième nouvelle

 

LE MARI-PÈRE OU CE QU’IL FAUT AUX FEMMES

 

Un homme fixé dans la capitale fut attaqué à l’âge de quarante-cinq ans d’une maladie de poitrine qui lui fit craindre de ne pas atteindre la vieillesse. il était père d’une fille unique, qui n’était pas jolie quoiqu’elle eût de beaux yeux, et qui se tenait mal quoiqu’elle fût bien faite. C’est dire qu’elle n’avait rien de frappant et qu’à l’extérieur, elle était d’un mérite fort ordinaire. Pour les qualités, la nature ne l’avait guère mieux partagée : elle était peu adroite, peu laborieuse ; elle ne possédait aucun talent agréable ; son père les jugeait nuisibles. Quant au cœur, elle l’avait sensible, mais elle était si peu démonstrative qu’on la croyait dure. Enfin, elle était encore plus mal partagée de la fortune que de grâces, de qualités, de talents, et de beauté. son père la chérissait. Mais, peu démonstratif lui-même, il est à présumer qu’elle croyait lui être indifférente. Lorsqu’il se sentit frappé, sa fille avait dix-neuf ans accomplis : il n’eut d’inquiétude que pour elle. Quant à lui, sa vie avait été si peu heureuse qu’il en envisagea la fin avec une sorte de joie. Mais le sort de sa fille l’effrayait. À force d’y penser, et croyant sa maladie dangereuse, il prit une résolution assez extraordinaire : il avait un ami garçon, jouissant d’une fortune aisée, encore aimable ; il jeta les yeux sur lui pour lui léguer sa fille. Il lui écrivit sa maladie et lui demanda un entretien. M. Beaumesnard accourut chez son ami qui, de peur que la conversation n’éloignât sa proposition, commença par elle. M. Beaumesnard fut un peu surpris, lui qui n’avait jamais songé au mariage, de s’entendre offrir une jeune fille qu’il n’avait jamais vue, dont le père ne lui vantait pas trop les attraits, ni les qualités, et dont un ami malade lui demandait le bonheur. « Donnez-moi cette consolation, disait R**, et je mourrai content. Ma fille n’a pas de qualités brillantes, point d’industrie, ou d’intrigue, peu de beauté ; je suis à son sujet dans une mortelle inquiétude ! Si vous la prenez, je mourrai content ; je suis fier  de lui laisser en vous un mari-père qui lui passera quelques défauts  et développera ses qualités, que ma position m’a empêché de cultiver. Quoiqu’elle ne soit pas belle, elle n’est pas sans attraits. Voulez-vous la voir ? — Votre proposition, mon ami, est d’une grande importance ! répondit M. Beaumesnard, convenez-en, et demande une longue délibération. — Mon ami, si elle est longue, elle me tuera. — J’en serais au désespoir, mais enfin on ne se marie pas ainsi, surtout lorsqu’on n’y a jamais songé ! — Je le sais, mon ami, mais j’ose vous présenter pour motif la gloire d’une pareille action. — L’amitié serait un motif plus puissant. — Mon cher ami, cette façon de penser vous fait honneur. — Je ne vous demande qu’un jour pour me déterminer. — Ce n’est pas trop certainement ! Mon tourment finira donc demain !… » En ce moment Agnès R** vint à paraître, pour faire prendre quelque chose à son père…

p. 1011-1012

 

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome II. Nouvelles 28-52

Publié le 24  juin 2018