Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Soixante et onzième nouvelle

 

LA NOUVELLE SARA OU LA FEMME AUX SEPT MARIS

 

 

Un officier devint amoureux, dans une garnison, de la fille d’un riche négociant, nommée Sara de Précorbin. Elle avait au plus treize ans, mais c’était un vrai bijou, et l’idole de sa famille. L’officier ne pouvait avoir accès auprès d’elle qu’en parlant mariage ; il la fit demander, et quoiqu’il ne fût pas riche, il l’obtint en considération de sa naissance, car il était d’une bonne maison. Les noces furent célébrées en grande pompe, et le soir même, suivant la convention, Sara fut mise dans un couvent auprès d’une tante de son mari qui en était Supérieure. L’officier était véritablement amoureux de sa femme, mais ce n’avait pas été son seul motif : la fortune de Sara devait être immense un jour, et il avait été convenu entre le beau-père et le gendre que dès qu’il se présenterait un régiment, M. de Précorbin en fournirait la finance, outre la dot.

              À peine le mariage fut-il fait que l’occasion se présenta d’avoir ce régiment. Mais dès le surlendemain de l’agrément, la troupe eut ordre de passer aux îles françaises. Il était naturel que Sara demeurât dans son couvent pendant l’absence de son mari, qui allait en Amérique un peu à regret. Il y resta un temps considérable. À la vérité, la séparation n’était pas aussi inquiétante qu’elle l’eût été pour un autre mari : sûr de sa jeune épouse, obligé d’ailleurs d’attendre quelques années pour user de ses droits, il supporta moins impatiemment d’être éloigné d’elle.

            Mais son absence fut beaucoup plus longue qu’il ne l’avait compté et qu’il n’était nécessaire. Des îles il passa dans le continent de l’Amérique à l’occasion de la révolution des colonies anglaise, en 1774, à l’instant même où ses deux années d’attente étaient révolues. Il eut part à différentes actions et fut fait prisonnier dans la dernière par un parti de sauvages qui l’emmenèrent dans l’intérieur des terres. Il fut réduit en esclavage, et obligé, pour éviter le tomahawk, d’épouser une Virginienne aux ronds tétins, de l’âge à peu près qu’avait alors sa femme. Mais quelle différence de la sauvage Kaprakamaké, défigurée par le rouge et le bleu, brûlée par un air vif, à la blanche et délicate Sara ! Il fallut cependant consentir à cet échange : les Anglais avaient surtout recommandé aux sauvages leurs alliés de ne faire aucun quartier aux Français, d’épargner encore moins les officiers que les autres, et de ne jamais permettre que ceux qu’ils auraient pris revissent leur patrie. Le pauvre de Saintoléri (c’est le nom de l’officier) n’eut donc que le choix de la mort, ou de s’affilier à la nation virginienne en épousant une de leurs veuves, femme de quelqu’un de ceux qui avaient été tués dans la même expédition où le prisonnier avait été fait. Celle qu’on donna au mari de Sara était l’épouse d’un jeune chef que lui-même avait tué…

p. 1695-1696

Suite…pages suivantes ou Gallica, vol. 11

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome III. Nouvelles 53-80

Publié le 23  juin 2018