Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent dix-neuvième nouvelle

 

LA JOLIE MERCIÈRE

 

Un second dimanche de septembre, jour auquel la moitié de Paris va s’étouffer à Saint-Cloud, deux hommes étaient assis sur le quai du Louvre, attendant une compagnie qui leur plût pour entrer dans un batelet. Tandis qu’ils regardaient s’embarquer les pèlerins, et surtout les aimables pèlerines du plaisir, il en vint une très bien mise, et très jolie. Elle paraissait embarrassée et regardait d’un œil avide le monde qui s’entassait dans les batelets. Un des deux hommes dit à l’autre : « Parbleu je crois connaître cette femme-là ! C’est une Mme Pocimon, cette jolie mercière du quai de l’Horloge ; elle est seule ; peut-être attend-elle son mari ; je vais l’aborder et nous prendrons le même batelet. » L’homme se leva et fut à la jeune dame de l’air le plus poli, pour lui faire sa proposition. Elle l’accepta, et les deux hommes lui tinrent compagnie jusqu’à ce qu’elle voulût partir. « Je crains, dit-elle au bout d’une demi-heure, que la personne que j’attends ne m’ait devancée. Entrons dans le premier batelet, je la rejoindrai à Saint-Cloud. Celui des deux hommes qui la connaissait en fut ravi : depuis très longtemps il était amoureux d’elle, sans jamais avoir trouvé l’occasion de lui découvrir ses sentiments. Il est vrai que lorsqu’on nourrit dans son âme une passion contraire aux bonnes mœurs, on doit rougir de la montrer. Cet homme, qui se nommait Fister, donna la main à la jolie mercière et ils entrèrent tous trois dans le batelet, qu’il fit partir sans attendre que les seize places fussent remplies. Ce furent en chemin les propos les plus agréables, les compliments les plus flatteurs. L’aimable marchande les méritait, car non seulement elle était jolie, mais elle avait toutes les grâces qui peuvent rendre une femme attrayante. Fister en éprouvait plus que jamais tout le charme. Enfin dans la crainte où il était de s’en séparer, il trouva qu’on arrivait trop tôt à Saint-Cloud. Ils débarquèrent, et l’amoureux Fister pria la jeune dame de permettre qu’il l’accompagnât jusqu’à ce qu’elle eut rencontré la personne à qui elle avait donné rendez-vous. La jolie mercière se rendit à ses instances, quoiqu’avec quelque embarras, car elle n’aurait pas voulu qu’on vît celui qui se faisait indécemment attendre. On parcourut les auberges et le parc sans trouver la personne. « Si ce n’est pas une affaire indispensable, Madame, qui vous amène ici (lui dit le complaisant Fister), il n’y a rien de malheureux dans votre aventure : nous serons enchantés d’avoir l’honneur de vous conduire ; vous serez l’agrément de notre promenade. »

                Il fallut bien que la jolie mercière en passât par là. On retourna dans le parc ; on vit jouer les eaux, l’appétit vint, on parla d’aller se rafraîchir. Fister commanda un excellent dîner, et, en attendant, il redoubla d’attentions pour la jolie mercière. Enfin on servit. Ce fut après que l’agréable parfum des mets et la sève d’un bourgogne réjouissant eurent fait circuler la gaîté dans les veines, que la belle parut entendre avec quelque plaisir les douceurs du passionné Fister…

p. 2877-2878

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome V. Nouvelles 104-134

Publié le 22  juin 2018