Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent trente-neuvième nouvelle

 

LA JOLIE GAZIÈRE

 

Parmi cette foule d’arts et de métiers que le luxe des grandes villes emploie à la parure, il n’en est pas qui paraisse plus futile que celui de faire la gaze. Si l’on considère ce frêle tissu, il n’a guère que la solidité de la toile d’araignée ; il ne peut supporter un blanchissage, et lorsqu’il a paré quelques instants la beauté coquette, qui veut plutôt montrer que voiler ses appas, il n’est plus propre qu’à servir de jouet aux enfants. Cependant une multitude de bras sont occupés de ce travail ; on y voit des garçons, des jeunes filles, des gens de tous les âges. Mais le gain que procure aux ouvriers cette étoffe légère est aussi peu solide qu’elle-même ; ceux ou celles qui fabriquent ce qui doit orner le sein des belles inutiles et de ces filles richement soldées pour le crime, languissent dans la misère. C’est le plus pauvre des métiers que celui qui pare l’opulence. Il résulte du trop petit gain des gazières qu’elles sont presque toutes libertines, ou prêtes à l’être, dès qu’il se présente un tentateur ; il ne reste de matériellement sages, parmi elles, que les sujets d’une repoussante laideur. Ce n’est pas la médisance qui me fait tenir ce langage : loin de moi ce motif coupable ! Je ne prétends, en exposant aux yeux du public la misère où croupissent certaines professions, qu’engager à augmenter leur salaire et à ne pas souffrir qu’elles deviennent, par leur pénurie de moyens, des pépinières de corruption. Je n’écris qu’en faveur des mœurs. Il n’y a que les aveugles et les fanatiques qui ne le verront pas[1].

*

                   Il y avait, rue d’Ablon, faubourg Saint-Marcel, une jeune et jolie gazière, nommée Colette. Sa mère, pauvre blanchisseuse, lui avait donné ce métier parce que le sien lui paraissait trop rude pour sa fille. En effet, Colette était délicate ; elle avait le teint fin, le sourire doux et charmant. Elle était presque blonde, mais elle avait dans la physionomie quelque chose de l’agrément des brunes par la noirceur de sa prunelle et de ses sourcils. Elle était entrée en apprentissage à l’âge de dix ans. Elle ne se ressentit pas d’abord de la misère, parce que sa mère la nourrissait. Mais elle ne jouit de ce précieux avantage que durant cinq ans. À l’âge de quinze ans, elle perdit sa mère et se trouva réduite à ce qu’elle pouvait gagner. C’était peu de chose ! La petite Colette, qui était adorée de sa mère, ne travaillait qu’autant qu’elle le voulait et elle n’avait pas acquis l’habileté de la main ; elle fut plus à plaindre qu’une autre et tomba bientôt dans une triste situation.

                  Elle avait pour compagne une belle brune qui lui témoignait beaucoup de bonne volonté…

p. 3277-3278

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VI. Nouvelles 135-167

Publié le 3 juin 2018

[1]Je sais plusieurs de ces nouvelles que je suis plus glorieux d’avoir composées que la tragédie de Mahomet ou La Henriade.