Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Cent-onzième nouvelle

 

LA JOLIE COURTIÈRE

 

Ne croyez pas, honorable lecteur, que les faits qui vont composer les treize volumes des Contemporaines du commun soient controuvés : je mets tous mes soins à être plutôt historien que romancier. Cependant il arrive souvent que la conduite d’un personnage, ou même de plusieurs, ne paraît pas vraisemblable. Mais il en est une raison. Dans la Courtière, par exemple, je n’ai rien changé au fond de l’histoire, mais la décence m’a forcé de jeter un voile sur les motifs de cette femme et de vous la présenter moins vile qu’elle ne l’est. J’ai connu moi-même la fille de trois couleurs dont elle fait l’histoire. J’ai connu moi-même la jolie vielleuse, dont vous lirez l’aventure dans la nouvelle suivante. Je ne vous mens pas, ô mon lecteur ! Mais je vous respecte : si vous êtes jeune, à cause de votre innocence ; si vous ne l’êtes plus, à cause de votre âge. J’ai appris de mon père et de ma mère à respecter les vieillards. Lisez-moi, je vous prie, avec l’assurance que je ne veux qu’être utile en amusant, et fournir aux hommes et aux femmes des motifs d’aimer la vertu, des moyens d’être heureux.

*

                    Une grosse femme de la place Cambrai, laide et noire, dont la profession était de faire le commerce par commission, passait pour être la mère d’une jeune et jolie personne, quoique celle-ci fût blonde et d’une blancheur éblouissante. La courtière, qui allait journellement de maisons en maisons, savait à merveilles l’état du cœur et des affaires de tous les hommes qui pouvaient remplir ses vues. Dans le nombre, il s’en trouva six, qui, par la trempe de leur esprit, leur âge, leur caractère, leur goût pour les femmes, qui survivait à tous les autres et en quelque sorte à eux-mêmes, lui parurent propres à devenir ses dupes. Elle conçut le projet le plus hardi, le plus compliqué par son étendue et la variété des ressorts à employer. Ce qui rendait son plan difficile à à exécuter, c’est qu’elle voulait de l’honnêteté, non pour elle, qui était peu scrupuleuse, mais pour la jeune personne ; elle la voulait conserver honnête, afin d’être elle-même honorée un jour et d’obtenir dans le monde le rang d’une bourgeoise. D’après ce plan bien médité, lorsqu’un gros marchand, ou quelque autre riche particulier, lui disait : « Ah ! Ma’me Pince, vous ne devez pas être mal dans vos affaires ! — Pas mal, pas mal, quoique les temps soient bien durs, répondait-elle. — Avez-vous toujours votre petite fille ? Elle doit être grande à présent ? — Et jolie, Monsieur, je vous assure ! — Je le crois ! Quand elle vous accompagnait à l’âge de dix ans, elle promettait beaucoup ! — Et elle a tenu, Monsieur. Aussi vous sentez que j’ai voulu donner une éducation à une enfant comme ça ! Je l’ai mise au couvent, et c’est une jolie demoiselle. — Il faut la marier ! — Ah ! si je trouvais chaussure à son pied !… Et je quitterais mon commerce pour que ça ne fît pas de peine à mon gendre…

p. 2691-2692

Suitepages suivantes ou Gallica, vol. 16

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome V. Nouvelles 104-134

Publié le 21 juin 2018