Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Soixante-quatorzième nouvelle

 

LA CAPRICIEUSE

 OU LE MARIAGE PAR ÉCHANGE

 

Dans une belle province de France, non loin de la ville où confluent l’Orne et l’Odon, où Charles VII mit une université, et qui fut la patrie de Malherbe, vivait un gentilhomme fort riche, père de deux filles charmantes qu’il se proposait de donner, non aux plus riches, mais aux plus méritants de son ordre. On connaissait les dispositions du comte de Pontfarci. C’est ce qui encouragea un jeune capitaine de dragons à se présenter pour l’aînée des deux sœurs.

                         Délie-Basine de Pontfarci était une belle brune, dont la taille majestueuse et la démarche noble semblaient un apanage de sa haute naissance. Mais avec cette figure imposante, elle était légère, capricieuse, inconséquente, au point qu’il lui était presqu’impossible de se fixer. Personne, pas même son père, ne se doutait de son caractère ; il n’était connu que d’une vieille femme de chambre, qui l’avait élevée depuis la mort de la comtesse de Pontfarci, et de la jeune, de l’aimable Basine-Délie, sa sœur cadette, qui en avait beaucoup à souffrir. Cette dernière était d’une figure éveillée, charmante, et le parfait opposé de sa sœur. Elle avait les cheveux cendrés, l’œil bleu, la bouche mignonne et saillante, le nez un peu en l’air, et le teint éclatant comme la rose. Quant au caractère, elle était enjouée, un peu folle, mais bonne et compatissante.

                        Le capitaine de dragons avait trente ans. Il se nommait le marquis de Bretteville. Outre que Délie était l’aînée, ce fut d’elle qu’il devint amoureux : il la demanda. M. de Pontfarci voyant un bel homme, d’une physionomie noble et douce, pencha pour lui ; et comme ils étaient presque voisins, il s’informa en peu de jours. Il apprit que le marquis était un militaire estimé et un bon citoyen. Il lui permit en conséquence de faire sa cour à Délie, et de tâcher d’obtenir son cœur.
                   Le marquis usa de cette permission en amant qui trouve réuni dans le même objet tout ce qui peut satisfaire son cœur et convenir à sa fortune. Son hommage parut d’abord flatter Délie, et le premier caprice fut pour l’amant. De Bretteville eut le plaisir de se voir également bien reçu par sa maîtresse, par le père, et par la sœur cadette. Son amour s’en accrut et se mêla d’un peu de reconnaissance, qui n’y nuit jamais, puisqu’elle rend l’amour moins sensuel et plus tendre.

                          Il se trouvait au comble de ses vœux, lorsqu’un incident fort léger faillit de renverser tout l’édifice de son bonheur. Un jour, il y avait une assemblée assez nombreuse de dames et de gentilshommes du voisinage au château de Pontfarci. Un joli cavalier y montrait beaucoup d’égards à une jeune personne fort aimable ; il n’était occupé que d’elle. Cette assiduité déplut à Délie, qui la traita d’affectation en parlant au marquis de Bretteville. « Pourquoi, s’il l’aime, ne le témoignera-t-il pas ? répondit le marquis. — Cela me déplaît, et si vous voulez m’obliger beaucoup, vous le contrarierez en partageant l’attention de Mlle de Mouan. — Je vous obéirai, Mademoiselle, mais d’où vient troubler le bonheur de deux amants ?… — Je le veux, ou rompons. » M. de Bretteville ne répondit qu’en allant aussitôt du côté de Mme de Mouan, à laquelle il fit sa cour avec tant d’assiduité qu’il écarta M. de Carentan (c’est l’amant de cette jeune personne). Tout le monde fut surpris de cette conduite. On jetait de temps en temps les yeux sur Délie ; elle paraissait contente…

p. 1767-1768

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VII. Nouvelles 168-187

Publié le 20 juin 2018