Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Cent soixante-dix-neuvième nouvelle

LA PETITE COUREUSE

OU LA FILLE INSTRUMENT DE VENGEANCE

 

Une femme de quarante ans était devenue passionnée pour un jeune homme de vingt-cinq. C’était une de ces grosses mamans appétissantes, que beaucoup d’hommes trouvent les plus agréables des femmes. Malheureusement le jeune homme dont Rochelle s’était engouée, qui l’avait courtisée, l’avait rendue mère, prit avec l’âge un goût tout différent de ce qu’elle était : il ne voulut plus que des tailles sveltes, des fluettes plutôt maigres que grasses, un pied mignon, beaucoup de blancheur, de pâleur même, peu de gorge etc. Mme Rochelle ne lui était encore qu’indifférente ; il la détesta quand il s’aperçut qu’elle continuait à l’aimer ; elle lui fit horreur quand elle osa devenir pressante en lui montrant un fils élevé à la Jean-Jacques, et ayant l’apparence d’un ver par son absolue nudité. M. Bouteille (c’est le nom du jeune homme, et je n’y vois rien de ridicule : on peut aussi bien s’appeler Bouteille, que Flacon, Pinte, Chopine, ou Baril), M. Bouteille, pour se délivrer des poursuites d’une femme dont le goût l’affichait, résolut de lui dire son sentiment à la première rencontre, sans la ménager. Elle se présenta bientôt. Il eut occasion de faire connaissance avec une jeune personne fort aimable, sans être jolie, appelée Mlle Joséfine Levé. C’était le parfait opposé de Mme Rochelle, dont elle était la voisine : Joséfine était mince, délicate ; elle avait un son de voix doux, enchanteur, etc. M. Bouteille prit du goût pour cette jeune personne ; mais comme il ne pouvait la voir que chez sa grosse voisine, il fut obligé de rendre à cette dernière des visites fréquentes dont elle se crut l’objet. M. Bouteille, qui la voulait détromper, n’eut pas plutôt fait connaissance avec l’aimable Joséfine qu’il travailla efficacement à extirper la passion de Mme Rochelle. Il est à observer que cette femme avait beaucoup de présomption du côté des appas, beaucoup plus du côté de l’esprit, davantage encore du côté des sentiments. De sorte qu’elle était assez complètement insupportable pour les femmes et pour tout homme qui n’avait plus le bandeau de l’amour sur les yeux.

                      On parlait un jour chez elle de ce qui plaît davantage dans les femmes. Il y en avait trois en comptant Joséfine, et deux hommes, M. Bouteille et un M. Cloué de Balertone. Chacun exposa son sentiment. Mme Rochelle détailla emphatiquement toute sa personne (sans se nommer cependant) comme un modèle de perfection. M. Cloué regarda son pied, gros, large, plat, et secoua la tête, sans rien dire. Joséfine assura qu’elle ne s’y connaissait pas. L’autre femme, grande et bien faite, ne vanta que la taille. Enfin ce fut le tour de M. Bouteille. « Pour vous (lui dit Mme Rochelle), vous êtes de mon sentiment ? — Point du tout, Madame ! Et voici mon goût (regardant Joséfine) : je veux une taille svelte, un air de douceur, d’ingénuité, de candeur, répandu sur le visage, peu de teint, la pâleur est plus intéressante ; un son de voix doux, timide, et non assuré, une jambe fine ; une femme qui l’a grosse me fait peur ; un pied mignon, et qui reçoive une chaussure où je ne puisse mettre que les deux doigts. Quant à la parure je ne veux rien d’affecté, rien qui rapproche la mise d’une femme de celle des hommes, et dans la coiffure, soit dans le vêtir ou la chaussure. Je veux en conséquence que le soulier d’une femme soit très pointu, que le talon en soit assez élevé pour l’empêcher d’avoir la marche assurée d’un homme ; je veux qu’à chaque pas elle ait besoin de mon bras pour s’appuyer ; que je la sente y peser fortement ; en un mot, je veux qu’une femme soit un être délicat, frêle, demandant toujours un appui…

p. 4159-4161

Suite… pages suivantes ou Gallica, vol. 27

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VII. Nouvelles 168-187

Publié le 19 juin 2018