Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent soixante-deuxième nouvelle

 

LA JOLIE LINGÈRE ET LA BIGAMESSE

 

Àux environs de Saint-Séverin demeurait une marchande lingère qui n’était pas sans beauté. Mais elle avait pour fille une jeune brune charmante, qu’elle adorait au point qu’elle lui sacrifia le père de cette jeune personne. Voici comme on raconte l’histoire de la mère et de la fille. 

*

 

                Mélite Sanadon (c’est la jolie lingère) était recherchée depuis longtemps par un jeune homme fort riche, maître plombier, nommé Belon. La mère de Mélite, qui était mariée en secondes noces, différait toujours d’établir sa fille, quoique le parti fût avantageux, qu’il lui convînt, et qu’il fût aimé. La mère de Mélite, qui était mariée en secondes noces, différait toujours d’établir sa fille, quoique le parti fût avantageux, qu’il lui convînt, et qu’il fût aimé. Un jour Mélite, à qui la pudeur avait jusqu’à ce moment fermé la bouche, dit à sa mère : « Je tremble, ma chère maman, que vous n’ayez d’importantes raisons pour refuser M. Belon. Cependant je désirerais les savoir, prête à me conformer en tout à vos vues. Car je ne doute pas que les mêmes raisons qui ont la force de vous retenir, n’aient aussi la vertu d’éteindre le goût que ce jeune homme honnête a su m’inspirer. Votre conduite à mon égard a changé depuis quelque temps. Vous me montrez une tendresse que vous n’avez pas eue d’abord, à ce qu’il m’a semblé ; mais je n’en suis pas moins reconnaissante.

                — Ma chère enfant (répondit la mère), ce n’est aucune des raisons que tu présumes, qui me retiennent ; j’estime M. Belon autant que tu l’aimes. Je voudrais que vous fussiez mariés, et je n’ose m’exposer à le faire. Ne m’interroge plus ; quand je serai parvenue à prendre sur moi de t’instruire, je le ferai. »

              Mélite fut obligée de se taire, et elle rendit à son amant la réponse de sa mère. Belon en fut surpris ! Cependant il se fit violence quelque temps. Mais l’amour et la patience vont rarement de compagnie. Il recommença au bout de quelques semaines à presser sa maîtresse de faire expliquer sa mère. Mélite n’en avait pas moins d’envie ; ainsi elle se laissa persuader.

              Une après-dînée que la mère et la fille travaillaient seules à côté l’une de l’autre dans le même comptoir, les deux filles de boutique étant allées en commission, Mélite dit à sa mère en rougissant : « En vérité, maman, je ne goûte aucun repos depuis ce que vous m’avez dit. Est-ce que vous ne vous fieriez pas à moi ? Ou m’aimez-vous moins, parce que vous avez un second mari et d’autres enfants ? — Je suis sensible à ce reproche, que je ne mérite pas (répondit la mère) ; mais je te le pardonne. Je crois en effet que tu es en âge que je te fasse ma confidence, d’autant plus qu’elle te regarde autant que moi. — Ah ! ma chère maman ! Que je vous serai obligée ! — Je vais t’apprendre des choses étranges ! Tu jugeras par mon récit de l’importance du secret !… C’est un grand malheur de se laisser prendre à la figure seule ! » 

La Bigamesse

             « J’avais à peu près ton âge et ta figure quand je fus recherchée en mariage par un jeune homme qui avait un emploi honnête. J’étais, comme tu l’es, fille de lingère, et je devais avoir la boutique ; ainsi un employé était précisément ce qu’il me fallait, puisque je devais faire aller seule le commerce. C’était un assez beau garçon…

 

p. 3749-3750

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VI. Nouvelles 135-167

Publié le 18 juin 2018