Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Cent soixante-septième nouvelle

 

LES FEMMES QUI TROMPENT LEURS MARIS

La Belle Imprimeuse

La Belle Paumière

La Jolie Layetière

La Jolie Ferblantière

 

Quatre femmes, d’états absolument différents, se trouvèrent un jour réunies au bal de Saint-Cloud. Elles étaient également bien mises, et la convenance de leurs goûts et de leurs humeurs leur avait fait lier connaissance. Avant de se quitter pour monter dans les voitures qui les ramenaient à Paris, la plus coquette des quatre dit aux trois autres : « Vous m’avez enchantée, Mesdames. Je serais charmée de cultiver la connaissance de personnes aussi méritantes que vous l’êtes, et pour nous réunir plus facilement, je vous donne à toutes rendez-vous chez moi, après demain, pour déjeuner : c’est entre dix et onze. Je vous attendrai ; voilà mon adresse. » Elle l’écrivit avec un crayon sur trois cartes, qu’elle donna aux trois femmes. Elles promirent toutes de ne pas manquer, et comme elles étaient également inconnues les unes aux autres, elles se proposèrent chacune en particulier de garder le secret sur leur état, s’il était à propos.

                  Le surlendemain arrivé, les trois invitées ne manquèrent pas de faire une toilette brillante, conforme à leurs moyens, et de se rendre en voiture de place chez la belle i****[1]. Elles arrivèrent presque toutes ensemble, à dix heures et demie, car tandis que la ferblantière bataillait avec son cocher sur deux sous qu’il demandait pour boire, la paumière arriva. Celle-ci, obligée d’attendre pour descendre de voiture que le cocher de la première cessât de barrer la porte, donna le temps d’arriver à la layetière. De sorte que les trois femmes se voyant réunies, elles cédèrent le pas à la paumière, qui avait quelque chose de si distingué dans son air et dans sa mise que les deux autres la prenaient au moins pour une femme de notaire ou d’avocat. « J’entre, Mesdames, leur répondit-elle, pour abréger les façons bourgeoises que nous ferions à la porte. » Et elle précéda les deux co-invitées. Toutes trois, en entrant, aperçurent la belle i**** étendue sur une chaise longue, en déshabiller de mousseline transparente, et la jupe retroussée au-dessus du genou pour que son laquais lui nouât ses jarretières, office dont il s’acquitta en leur présence. Après quoi, la belle dame se leva et reçut ses convives de la manière la plus obligeante. Elle les embrassa vivement, et à plusieurs reprises. Ensuite elle les complimenta sur le goût distingué de leurs coiffures, sur la façon exquise de leurs lévites ou de leurs circassiennes (car deux de ces dames avaient ce dernier costume). On s’assit. Le chocolat fut servi dans de la porcelaine superbe, quoiqu’elle fût de France ; une femme de chambre jeune et jolie et le laquais étaient là pour obéir au moindre signe de leur maîtresse. Le déjeuner fini, ces deux êtres desservirent et se retirèrent. Ce fut alors que la conversation commença.

               « Je vous renouvelle les marques de mon enchantement de vous voir (dit la belle i**** aux trois autres dames) ; recevez mes remerciements de votre exactitude. Mais il ne faut pas remettre à nous faire nos confidences…

p. 3839-3840

 

Suitepages suivantes ou Gallica, vol. 24

 

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VI. Nouvelles 135-167

 

Publié le 17 juin 2018

[1]Lire : la belle imprimeuse.