Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent quarante-quatrième nouvelle

 

LA BELLE CONFISEUSE

 

À la honte de notre goût physique et de notre raison, l’art de faire des dragées, des pralines, des confitures est plus avantageux que celui de faire le pain ; et la règle, dans la profession des bonbonniers, est que les gains soient de cent pour cent. C’est apparemment parce que cet art ne fournit rien de nécessaire, pas même d’utile, et que toutes les choses de fantaisie doivent être chèrement payées. Quoi qu’il en soit, ce genre de commerce est lucratif, et tels gens huppés qu’on voit dans la bourgeoisie et le commerce doivent l’aisance dont ils jouissent aux gains qu’ont fait les pères de leurs femmes en vendant des chatteries.

 

On sait que la rue des Lombards est singulièrement affectée aux marchands confiseurs. Cependant, aucun de ceux qu’on y connaît aujourd’hui ne m’a fourni le fond de cette nouvelle ; j’en ai trouvé le sujet dans un autre quartier, et quoi que j’aie dit contre la profession, l’héroïne n’en sera pas moins intéressante.

                  Dans le quartier le plus brillant de Paris était un vieux confiseur qui, s’il n’était pas respectable par son art, méritait de la considération en qualité de père de famille. Il avait trois filles, dont il ne sera pas ici question. Il les maria toutes avantageusement. Ensuite, acquitté du plus important devoir du citoyen, il vécut tranquillement avec sa femme. Ces deux époux étaient le pendant de Philémon et Baucis : mariés depuis cinquante années, ils voyaient croître leurs petits-enfants ; ils recevaient ordinairement toute leur famille à dîner les dimanches et fêtes, et ils présidaient à une assemblée de vingt-cinq ou trente personnes dont elle était composée.
              Les trois filles du bonhomme confiseur n’étaient pas belles, quoique la seconde fût d’une figure assez agréable. Mais il y avait de charmants enfants parmi ceux qu’elles avaient mis au monde. L’aînée, et la moins agréable, avait épousé un très joli homme, dont il eut une fille charmante qui devint l’idole de son grand-père et de sa grand-maman. Dans l’arrangement qu’ils firent, lorsqu’ils se proposèrent de s’attacher uniquement à cette enfant et de lui confier le bonheur de leur vieillesse, ils partagèrent également tout ce que leurs enfants leur crurent de bien et ils ne se réservèrent que le produit annuel de leur boutique, qui se montait à deux mille écus, avec une somme, mais secrète et très considérable, destinée à mettre leur petite-fille pour toujours dans l’aisance. Ils déclarèrent qu’ils voulaient établir pour leur lieutenante dans leur boutique, Céline, l’aînée de leurs petites-filles, à laquelle ils prétendaient la laisser après eux. Les trois filles et leurs maris furent obligés d’y consentir, et l’aimable Céline, adoptée par son aïeul et sa grand-mère, passa chez eux comme si elle avait été leur fille unique ; la mère et ses tantes étant absolument remplies de tout ce qu’elles avaient à prétendre.

             Le vieillard et sa Baucis prouvèrent, en cette occasion, cette belle vérité, dont il serait si utile au genre humain que les gens riches qui ont des mariages à faire fussent convaincus : c’est que la beauté fut toujours le premier des biens, après la vertu…

p. 3373-3374

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VI. Nouvelles 135-167

Publié le 16 juin 2018