Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Quatre-vingt-huitième nouvelle

 

L’ACTRICE VERTUEUSE

 

Doux charme de la vie, assaisonnement du plaisir, que tu changes en bonheur, céleste vertu, jamais tu ne fus plus adorable que lorsque tu es plus difficile !

*

                 Une actrice de la capitale, qui serait connue de tout le monde si je la désignais, a donné pendant longtemps un exemple digne d’être suivi par les plus honnêtes mères de famille. À la vérité, celles-ci n’ont pas besoin de ce modèle. Aussi le but de la nouvelle qu’on va lire n’est-il que de faire rougir ces coquettes effrénées qui s’excusent sur le monde où elles vivent, l’usage et les occasions. Une femme de théâtre est au centre de la corruption ; l’usage est pour elle ; le public est à son égard dans une parfaite indifférence pour les mœurs. Cependant il en est (et j’en pourrais citer plus d’une encore) qui savent y conserver leur vertu. La nation devrait leur décerner une couronne ; rien de plus utile pour les mœurs que cet usage, pourvu qu’il ne dégénérât pas en vaine ostentation, comme celui des rosières[1].

                Sophie (c’est ainsi que je la nommerai) monta sur le théâtre par convenance ; on pourrait dire par nécessité, les circonstances qui l’y portèrent ayant été inévitables. À son début, elle était jeune et belle. Sa première réflexion fut que la carrière qu’elle allait courir ne devait pas nuire en elle aux vertus de son sexe ; elle se promit de les cultiver toutes. Pour se confirmer dans cette idée, elle se fit faire, par une ancienne actrice retirée avec la pension, l’histoire de toutes les femmes qui avaient brillé sur la scène, et surtout de celles qui avaient eu son emploi. Elle vit que chacune d’elles avait eu quelque qualité particulière. Sophie tâcha de les réunir et de s’en composer un modèle qu’elle aurait sans cesse devant les yeux.

               Son premier soin, après cela, fut de se tirer du mépris que le public a pour les mauvais acteurs…

p. 2081-2082

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome IV. Nouvelles 81-103

Publié le 15 juin 2018

 

[1] Qui finira par n’être plus qu’une vaine cérémonie, la récompense de la brigue et de la faveur, si les Grands continuent de vouloir y présider. Et c’est ainsi qu’au lieu de la vertu, on portera l’intrigue jusqu’au village ! Je l’ai déjà dit, en fait de mœurs simples et naïves, les Grands gâtent tout ce qu’ils touchent. Même au village, ils ne les voient et ne les sentent que telles qu’on les leur montre au Théâtre-Italien ; leur vue est fascinée ; ils croient conduire les paysans comme leurs chevaux ou leurs chiens, ou plutôt comme une petite fille mène ses poupées ; ils ne songent pas assez que ce sont des hommes qui ont les mêmes passions, les mêmes lumières, du moins en gros. Je les prie de m’en croire, carsono anche rusticano, io [je suis aussi un paysan, moi] et j’ai vu souvent mes pareils rire de la simplicité des citadins qui les croyaient simples se proportionner à leur façon de penser et se laisser croire niais pour les satisfaire. Mais lequel était le simple? [Note signée Dulis dans la lre édition] –