Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Trente-huitième nouvelle

LA BELLE LAIDE OU LA DÉLABRÉE

 

Si la laideur peut devenir aimable par le goût et les grâces qui la déguisent, la beauté peut demeurer sans effet par l’indolence de celles qui la possèdent ; elle peut devenir repoussante par le mauvais goût et l’affectation. Telle était cette belle bouchère du Marché neuf, qui saisissait d’admiration tant qu’elle demeurait muette et sans mouvement, et qui faisait fuir dès qu’on entendait sa voix de taureau, ses jurements de charretier, et qu’on voyait ses attitudes de poissarde, ses gestes ignobles… Je ne dis rien non plus de cette bêtise, dont on fait si mal à propos la compagne de la beauté, tandis qu’elle n’est l’effet que de la sottise des parents, ou de la négligence qu’ils ont eue de ne pas former l’esprit de leur fille jolie. Cette espèce de parricide a toujours été fréquent, mais il le sera bien davantage dans l’âge qui suit le nôtre. On élève les enfants, surtout à Paris, à la J.-J., dit-on. Si l’éducation qu’on donne aux petits monstres insupportables que je rencontre dans toutes les maisons où j’ai entrée, était véritablement l’éducation à la J.-J., l’illustre Citoyen de Genève aurait perdu son siècle et sa postérité. Mais qu’on lise son Émile, et l’on verra que ce n’est pas l’éducation à la J.-J. que l’on donne : on en prend la partie la plus aisée, on la rend plus aisée encore, on néglige le reste, et on se croit des parents philosophes ! J’élève la voix depuis deux ans. Un célèbre médecin a été obligé de défendre à certaines femmes dont il gouverne la santé, de nourrir leurs enfants, qu’elles faisaient presque périr avec leur lait âcre, échauffé. J’ai, vis-à-vis de mes fenêtres, un de ces petits infortunés, couvert d’ulcères, et sa délicate maman vient d’être forcée de le remettre, mourant, à une nourrice plus forte et moins sylphide qu’elle. Citoyens, ainsi que les estomacs viciés changent en poison la meilleure nourriture, de même nos Céladons corrompus ont fait du Traité de l’éducation de Rousseau, le plus dangereux des livres, le plus pernicieux, le plus fatal à la génération qui naît ou qui est née depuis environ dix ans. Je félicite l’ombre heureuse de J.-J. de ce qu’il est mort avant d’avoir eu la douleur de voir abuser de ses instructions… Pardon, honorable lecteur, mais je suis si plein de ce sujet que je ne saurais m’en taire. J’ai pris, aussi souvent que je l’ai pu, acte devant le public de ce que j’avance : que la rigueur est nécessaire pour élever l’animal humain, et que la contrainte, la gêne et la douleur peuvent seules en faire un être social. Si quelqu’un le nie, j’en appelle à la postérité, que l’expérience aura éclairée sur la manière actuelle d’élever.

*

                Deux jeunes personnes de cette capitale perdirent leur mère de bonne heure. C’était une femme raisonnable qui les aurait bien élevées, car elle réprimait en elles, avec sévérité, tous les penchants qui pouvaient avoir des suites dangereuses. Ses filles, en la perdant, ne sentirent que la liberté dont elles allaient jouir sous la conduite d’un père riche, bon et fort occupé. En effet, il laissa l’aînée, qui atteignait quatorze ans, maîtresse de l’éducation de sa sœur, qui en avait douze…

p. 859-860

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome II. Nouvelles 28-52

Publié le 14 juin 2018