Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

  Cent quatre-vingt-quatrième nouvelle  

LA BELLE JARDINIÈRE

LA JOLIE BOUQUETIÈRE

 
Deux sœurs, l’une qui restait au jardin, l’autre qui allait à la ville vendre les fleurs en bouquets ou en pots, inégalement jolies, mais toutes deux également aimables, cultivaient à la Haute-Borne un vaste jardin, dont leur père était propriétaire. L’aînée , fille rassise à vingt ans, aimait la solitude. Elle était plus régulièrement belle que sa sœur, et se nommait Charlotte ; la cadette était gaie, vive, un peu étourdie ; elle aimait à courir, et craignait le travail du jardin. Elle n’était que jolie, mais un connaisseur aurait hésité entre la belle Charlotte et la jolie Suzette.
                Ces deux filles vivaient heureuses et sages avec leur père. Quoique Suzette allât deux fois par semaine à la ville, les mercredis et ls samedis, vendre sur le quai de la Ferraille ses jasmins, ses roses, ses capucines, ses pois de senteur, ses basiliques, ses giroflées, ses grenadiers, ses jacinthes, ses petits pommiers, ses sensitives, etc., elle ne courait aucun danger : rarement un séducteur va chercher une fille à cet endroit-là. Mais tandis que les deux sœurs vivaient ainsi dans l’innocence, leur père, qui avait fait rebâtir nouvellement sa maison au bout de son jardin en y ajoutant deux étages, loua le second et le troisième à des gens de la ville qui voulaient passer dans la retraite une partie de la belle saison. Deux sortes de personnes occupèrent le second étage ; on s’arrangea pour avoir chacun un petit appartement au second, et le troisième pour les domestiques. Un chevalier d’industrie, des bords de la Garonne, en prit une moitié. C’était un homme à tout, qui avait ses raisons pour se tenir souvent à l’écart et ne se montrer à la ville que dans les circonstances favorables. Il y allait cependant tous les jours. Mais c’était le soir, à la faveur de l’obscurité ; il se glissait alors dans les endroits où l’appelaient ses affaires, et revenait chez lui, à sa maison de campagne, par des chemins détournés. Là, il rédigeait ses observations et leur donnait le degré d’évidence dont elles avaient besoin. Deux coquettes occupaient l’autre moitié du second. C’étaient des femmes dont les moyens étaient bornés, mais qui, voulant avoir le ton d’aller à la campagne pendant l’été, venaient s’enfermer là pendant trois mois pour laisser mettre les volets à leur appartement, et se rendre un peu nouvelles pour leurs galants à leur retour. Tels étaient les gens que le jardinier mit auprès de deux filles innocentes et jolies.
            Le chevalier d’industrie se faisait appeler M. Passepartout, soit que ce fût son vrai nom, ou qu’il eût voulu se donner celui-là. Les deux coquettes se nommaient l’une Mme Vaubeaucoup, l’autre Mme Blanquérouge…

p. 4317-4318

 

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  Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome VII. Nouvelles 168-187
 

Publié le 13 juin 2018