Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

  Deux cent quarante-cinquième nouvelle  
XIV. Les Femmes de lettres

LES FEMMES-AUTEURS

 
Est-il honnête, est-il louable, est-il utile que les femmes soient savantes et qu’elles écrivent ? — Non, pour le général. Mais il peut y avoir quelques exceptions, et il en est effectivement de très heureuses. Cependant, il est certain que les femmes savantes, les femmes auteurs, annoncent toujours une nation corrompue, qui n’a plus la bonhomie des mœurs, où la subordination est détruite, où les femmes sont adulées par les célibataires corrompus et corrupteurs qui s’y trouvent en grand nombre. Jamais, dans une nation bien réglée, on ne vit les femmes écrire[a]. Lesbos était la corruption même, lorsqu’elle produisit Damophile et que Sapho y fit ses vers charmants, mais dictés par une passion fougueuse. C’était dans le temps de la dégénération des Grecs qu’Agalle enseignait la rhétorique à Corfou ; qu’Aganice prédisait les éclipses en Thessalie ; qu’Agnodice, indignée que les hommes fussent accoucheurs dans Athènes, étudia la médecine déguisée en jeune homme, réussit mieux que tous ses condisciples, et fit abroger la loi qui défendait aux femmes d’être sages-femmes ; qu’Arèté enseigna elle-même à son fils Aristippe le jeune les sciences et la philosophie ; que Corinne remporta cinq fois le prix de la poésie sur Pindare ; qu’Aspasie suivit les leçons de Socrate, qui lui-même avait pris celles de la philosophe Diotime ; qu’Erinna faisait admirer ses vertus à Tenos ; qu’Hérine surpassa même Sapho (dit-on) ; qu’Hestiée d’Alexandrie fut savante comme Mme Dacier ; qu’Hipparchia composa des ouvrages de philosophie ; que Lasténie de Mantinée se déguisa en homme pour aller entendre Platon ; que la Thessalienne Micale prédisait les éclipses après Aganice ; que Mégalostrate de Messène se distinguait dans la poésie lyrique ; que la Thébaine Mirtile enseigna la poésie à Pindare ; que l’Égyptienne Pampila écrivit l’Histoire. Rome était corrompue, lorsque sous Auguste, Cornificia voulut être une femme savante ; que Sulpicia, femme de Calenus, fit des vers propres à persuader la bonne intelligence aux époux, etc., etc.

[a]Cependant, Astyanassa, femme de chambre d’Hélène, épouse de Ménélas, a, dit-on, fait le premier livre obscène*: ne serait-ce pas une invention des Grecs, pour rejeter sur une servante la corruption de leur belle Hélène ? Théano, femme de Pythagore, avait (dit-on) fait un poème épique ; Damo, sa fille, eut la force de garder les secrets de la philosophie de son père ; Hémonoé inventa le vers hexamètre ; Praxilée fut l’inventrice de la poésie praxilienne, etc. Quant aux sibylles Sambéthé, Élise, Hiérofile, Cumée, Érithrée, Frigée, Hellespontine et Tibatine, ce n’étaient que des chanteuses, un peu plus distinguées que celles des rues de Paris.

*Ce n’était pas tant un livre obscène qu’un livre instructif, uniquement à l’usage des femmes. Cette Astyanassa était accoucheuse et elle regardait comme de son ressort tout ce qui contribuait à la génération : son livre était didactique. Quel était donc le but de ce livre ? Celui que se proposèrent depuis les dames romaines dans la célébration des mystères ; elle enseignait honnêtement ce qu’un livre infâme (Quadraginta Modi) a depuis enseigné par des motifs abominables, afin de suggérer aux femmes les moyens de conserver le cœur et les sens de leurs maris.

 

p. 5759-5760

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome X. Nouvelles 245-272 et dernières

Publié le 11 juin 2018