Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Quatre-vingt-deuxième nouvelle

 

LE MORT VIVANT OU L’HOMME QUI VEUT SE SURVIVRE À LUI-MÊME

Suis-je aimé ? Suis-je estimé de ma femme, de mes enfants ? Comment le public me regarde-t-il ? Ah ! Que je voudrais savoir ce qu’on dira de moi après ma mort ! Comment se comportera mon fils, à qui j’ai enlevé sa maîtresse ?… » Voilà ce que pensait M. de Nolsanges, homme de guerre, homme de lettres, connaisseur dans les beaux-arts, etc., à l’âge de cinquante-cinq ans. Les passions modérées laissent alors le champ libre à l’ambition, à l’amour de la gloire et la vieillesse qui s’avance ne rend que plus vif le désir de l’immortalité. On songe à sa fin, mais on ne la voit pas encore avec le même découragement que le vieillard. On se flatte de laisser des regrets.

               M. de Nolsanges, fortement occupé de l’idée qu’on prendrait de lui après sa mort, avait résolu de faire un essai. Mais il craignit de se donner le ridicule de s’être fait passer pour mort, lorsque l’occasion lui en vint tout naturellement. Il eut à recueillir, aux frontières de la Hongrie qui confinent aux Turcs, la succession d’un oncle fort riche, mort sans enfants. M. de Nolsanges, après avoir obtenu pour son fils aîné la survivance de son gouvernement, partit en se plaignant d’une grande pesanteur et de quelques éblouissements. Sa femme, jeune personne exemplaire, le voulait accompagner. Mais M. de Nolsanges lui représenta que le trop grand éloignement ne lui permettait pas un pareil voyage. Il la laissa tout éplorée.

            Les premières semaines, il fut exact à écrire. Arrivé dans Agra, ville où il avait affaire, à 352 lieues de Paris, dans la Haute Hongrie, il écrivit encore une lettre, par laquelle il instruisait sa famille que sa santé se trouvait considérablement altérée. C’était la vérité ; mais il se rétablit par quelques jours de repos. Cependant il cessa d’écrire, termina promptement ses affaires, et son unique domestique ayant été massacré par un parti de janissaires dans les derniers désordres qui viennent de se commettre sur les terres de l’Empereur, il fit faire un extrait mortuaire informe, qui pût passer pour le sien. Il fit envoyer cet acte à sa famille et s’en revint à Vienne-en-Autriche, d’où il fit tenir à sa femme et à ses enfants, par un banquier, les fonds de sa succession, accompagnés de l’extrait mortuaire, ainsi conçu :

                Nous, prêtre-recteur de l’église de Saint-Léopold de la ville d’Agra, en Hongrie, certifions à tous qu’il appartiendra, qu’il est mort aux environs de cette ville, et que nous avons donné la sépulture ecclésiastique à la dépouille mortelle d’un Français, lequel était venu pour recueillir la succession de Louis-Antoine de Nolsanges, aussi Français, massacré par les Infidèles avec son domestique. En foi de quoi nous avons délivré le présent certificat, pour servir et valoir à sa veuve et à ses héritiers, s’il en a. Donné à Agra, le 8 octobre 1782. Signé, collationné, visé, Frédérik  Matrowits, prêtre-recteur.

                 En recevant à Paris le montant de la succession et l’extrait mortuaire qu’on vient de lire, on ne douta pas que M. de Nolsanges ne fût mort. La nouvelle s’en répandit ; sa famille prit le deuil, et chacun dit ce qu’il pensait du défunt…

p. 1893-1894

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome IV. Nouvelles 81-103

Publié le 28 juin 2018