Inscripcion

En mémoire de ma chère Sophie

Substantif féminin, du latin inscriptio, « action d’inscrire sur », « inscription ». Attesté dès 1444 (inscripcion), d’abord dans un sens juridique (« s’inscrire comme partie dans un procès ») puis, en 1509, dans le sens de « texte écrit ou gravé » (Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française).

Si le nom inscription est d’un usage courant et prestigieux au XVIIIe siècle, Rétif lui imprime un caractère tout à fait singulier, comme le souligne l’orthographe – conforme à la prononciation et aux principes de l’auteur du Glossographe – du titre du recueil qui devait constituer la septième annexe de Monsieur Nicolas : Mes Inscripcions.

Ce recueil, dont le manuscrit, conservé à la bibliothèque de l’Arsenal, a été publié une première fois en 1889 par Paul Cottin avant de faire l’objet d’une édition critique de référence par Pierre Testud en 2006, nous introduit au cœur de la création rétivienne. Daté de 1785, il se présente en effet comme le relevé commenté des 551 inscriptions lapidaires réalisées au cours des six années précédentes par Rétif lui-même sur les parapets de l’île Saint-Louis, à Paris. Mes Inscripcions nous donne ainsi accès à une pratique originale, à une forme de création littéraire insolite, étroitement liée au rituel intime d’un graphomane qui conjure dans et par l’écriture son angoisse de la mort.

Dans Rétif de La Bretonne et la création littéraire, Pierre Testud a souligné la valeur de cette pratique, sur laquelle Rétif revient dans plusieurs de ses œuvres – Monsieur Nicolas et Les Nuits de Paris notamment. Les dates inscrites dans la pierre cristallisent l’émotion – cette émotion qui se confond pour Rétif avec la vie même – que l’« inscripteur » (selon la formule de Pascal Quignard) éprouve alors et la garantissent de l’oubli :

« Le tour de cette île est devenu délicieux pour moi ! Tous les jours y sont inscrits sur la pierre : un mot, une lettre exprime la situation de mon âme. Voilà trois ans que cela dure. Lorsque je me promène seul, mes yeux tombent sur ces marques […] Je vis quatre fois dans un seul instant, au moment actuel et les trois années précédentes […] Et cette comparaison me fait vivre dans le temps passé comme dans le moment présent ! Elle empêche, renouvelée, la perte des années écoulées et qu’au bout d’un temps je ne sois étranger à moi-même. » (Rétif de La Bretonne, « 283e Nuit », Les Nuits de Paris, Honoré Champion, 2019, t. III, p. 1395-1396)

Dans cet exercice intime lié au besoin vital de se prémunir contre toutes les modalités de l’anéantissement, Pierre Testud voit l’origine même de la pratique littéraire de Rétif. C’est pour recueillir et commémorer ses dates, qu’il écrit ses premiers cahiers, comme il s’en explique dans Monsieur Nicolas :

« Mais les voilà, ces antiques cahiers, depuis quarante à quarante-cinq ans dépositaires fidèles de toutes mes pensées, écrites à mesure pour moi-même […]. J’avais pour but principal de me ménager des anniversaires, goût que j’ai eu toute ma vie, et qui sera sans doute le dernier qui s’éteindra. L’avenir est pour moi un gouffre profond, effrayant, que je n’ose sonder ; mais je fais comme les gens qui craignent l’eau ; j’y jette une pierre : c’est un événement qui m’arrive actuellement ; je l’écris, puis j’ajoute : « Que penserai-je dans un an, à pareil jour, à pareille heure ?… » Cette pensée me chatouille ; j’en suis le développement toute l’année ; et comme presque tous les jours sont des anniversaires de quelque trait noté, toutes les journées amènent une jouissance nouvelle. Je me dis : « M’y voilà donc, à cet avenir dont je n’aurais osé soulever le voile, quand je l’aurais pu ! il est présent ; je le vois ; tout à l’heure il sera le passé, comme le fait qui me paraissait l’annoncer ! ». Je savoure le présent, ensuite je me reporte vers le passé ; je jouis de ce qui est comme de ce qui n’est plus ; et si mon âme est dans une disposition convenable (ce qui n’arrive pas toujours), je jette dans l’avenir une nouvelle pierre, que le fleuve du temps doit, en s’écoulant, laisser à sec à son tour… Voilà quelle est la raison de mes dates, toujours exactes dans mes cahiers, et de celles que je fais encore tous les jours. » (Rétif de La Bretonne, Monsieur Nicolas, Pléiade, t. I, p. 480-481)

En orchestrant la confusion des époques, les dates accroissent la sensibilité de l’« inscripteur » qui les retrouve, tout en ménageant des contrepoints réconfortants : les souvenirs des moments heureux et la perspective de jours meilleurs illuminent les jours d’angoisse tandis que les souvenirs cruels exaltent le soulagement d’avoir survécu à tant de malheurs.

Mais cette passion commémorative, en gagnant, à la fin des années 1770, les parapets de l’Île Saint-Louis a pris assurément un nouveau cours. « Son » île, devient alors pour Rétif, comme le remarque Philippe Lejeune, « un grand cahier avec des tas de pages blanches, qui n’a ni début ni fin, et qu’on peut ouvrir n’importe où ». En s’y promenant quotidiennement, après-dîner, Rétif arpente sa propre histoire : le temps est devenu un territoire qui favorise la confusion des époques puisqu’« en tournant une rue, on monte ou on descend le temps, et sans doute vingt fois en cinq minutes » (Philippe Lejeune, « Archéologie de l’intime : Rétif de La Bretonne et son journal »).

La dispersion des dates sur les pierres de l’île favorise donc le rituel intime de Rétif : la volonté de conserver la trace des émotions présentes pour les revivre à la faveur de rencontres à la fois fortuites et planifiées. L’inscription lapidaire participe pleinement de la « liturgie intime destinée à exorciser la mort » (idem). Mais elle s’inscrit aussi, comme l’a montré Sophie Lefay dans une tradition de l’épigraphie urbaine, qu’elle mobilise et subvertit à la fois. La volonté d’inscrire en latin, sur la pierre, des dates importantes correspond en effet à une pratique antique, remise à l’honneur par Louis XIV à des fins de prestige. Rétif à son tour « monumente » (Vivant Denon) son histoire en l’inscrivant à même la capitale. Mais c’est une histoire intime qu’il livre au public et une histoire cryptée. Ses « inscripcions » sont « des hiéroglyphes, c’est-à-dire des signes à la fois sacrés et illisibles » (Sophie Lefay, L’Éloquence des pierres, p. 92) que seule la transcription dans Mes Inscripcions peut élucider :

« 29. 13 f. Nic. Fel. max (le 13 le plûs heureus des Hommes chez Nicolet). »

« 77. 9 jun. Turb. Infin (trouble incroyable) : je vois ensuite deux mots, mais effacés, & que je ne saurais lire. » (Rétif de La Bretonne, Mes Inscripcions, Éditions Manucius, 2006, p. 49 et 68)

Ces caractères sacrés « d’une puissance d’expressivité inédite » (Sophie Lefay, op. cit., p. 93), que Rétif embrasse et baigne de ses pleurs au gré de ses déambulations dans l’île Saint-Louis, ont le pouvoir d’abolir « la distinction entre le monde moral et l’univers physique : pour Rétif, l’inscription est la chose même, à travers sa forme matérielle » (idem). Ses amours, ses créations (celle de ses « contemporaines », dont la chronique envahit les parapets à partir de 1782) s’inscrivent dans la pierre de l’île qu’elles érotisent, l’enserrant dans un réseau intime (Sophie Lefay, « Ville et inscription chez Rétif de La Bretonne », p. 176). L’île gravée apparaît ainsi, à sa façon comme « un livre vivant », une « île-Rétif » (ibid., p. 184) qui cristallise de façon poétique toutes les passions de l’écrivain.

L’enchantement a pris fin en 1785 quand Rétif a découvert la fragilité de son sanctuaire – dont certaines pierres avaient été changées ou effacées – et quand la malveillance de son gendre Augé en est venue à troubler ses délicieuses promenades commémoratives. L’« inscripteur » a alors décidé de recueillir ses « inscripcions » et d’en donner l’histoire. Comme le souligne Philippe Lejeune, Mes Inscripcions « ne sont donc pas une « copie » des inscriptions réelles, mais une œuvre nouvelle qui opère, à partir d’elles, un renversement complet, passant de la dispersion spatiale à l’ordre chronologique, et de l’implicite à l’explicite » (Philippe Lejeune, art. cit.). Cette entreprise se prolongera insensiblement, à partir du 5 septembre 1785, par un journal intime que Rétif tiendra vraisemblablement jusqu’à sa mort.

L’auteur de Monsieur Nicolas avait envisagé de publier Mes Inscripcions en annexe de son autobiographie. On aurait pu y trouver, notamment, une variante de la reprise de la neuvième époque et de la passion pour Sara, volontairement brute, réduite à l’os. Une « preuve en soi par la pierre de Paris » (Sophie Lefay, L’Éloquence des pierres, p. 159).

À la façon d’une œuvre d’art – qui n’existe plus que dans l’imagination des lecteurs de Rétif – l’île Saint-Louis aux parapets incisés par l’écrivain nous fait pénétrer dans un sanctuaire magique – le laboratoire de la création rétivienne – et témoigne de sa capacité proprement géniale à s’approprier toute l’étendue non seulement des genres littéraires mais aussi des pratiques scripturaires de son temps dans une création que sa puissante originalité rend inoubliable.

Françoise Le Borgne

Bibliographie

  • Sophie Lefay, L’éloquence des pierres. Usages littéraires de l’inscription au XVIIIe siècle, Paris, Classiques Garnier, 2015, 359 p.
  • Sophie Lefay, « Ville et Inscription chez Rétif de La Bretonne », Études rétiviennes, n° 41, octobre 2009, p. 173-185.
  • Philippe Lejeune, « Archéologie de l’intime : Rétif de la Bretonne et son journal », dans Métamorphoses du journal personnel, Catherine Viollet et Marie-Françoise Lemonnier-Delpy éd., Louvain-la-Neuve (Belgique), Academia Bruylant, 2006, p. 11-28, version mise à jour en ligne : https://www.autopacte.org/R%E9tif.html
  • Pierre Testud, Rétif de La Bretonne et la création littéraire, Librairie Droz, Genève-Paris, 1977, 729 p.