Frontispices de Binet pour Crébillon

Trois mystérieux frontispices : Binet a-t-il illustré le Sylphe et le Sopha de Crébillon fils ?

Par Caroline Vernisse

 hypothétique frontispice du Sylphe

Si l’on en croit certaines sources bibliographiques, Crébillon fils aurait vu deux de ses œuvres être illustrées par Louis Binet [1]. Le Dictionnaire des œuvres érotiques [2] reproduit une planche, qu’il attribue à Binet [voir illustration ci-contre], figurant, selon lui, dans une édition du Sylphe, ou songe de Madame de R*** écrit par elle-même à Madame de S***, parue à Leipzig, en 1781. H.J. Reynaud nous apprend, quant à lui, dans ses Notes supplémentaires sur les livres à gravures du XVIIIè siècle [3], qu’une édition du Sopha, conte moral, parue à Londres en 1781, comporte deux frontispices non signés. Il affirme que ces deux illustrations ont été dessinées par Binet et gravées par Bovinet [4].

Cependant, plusieurs problèmes émergent rapidement si l’on se penche attentivement sur ces références. Le Dictionnaire des œuvres érotiques, que ce soit dans son édition originale ou dans ses rééditions postérieures [5], comporte un certain nombre d’erreurs, que nous avons pu remarquer dans les légendes des illustrations qu’il donne. En outre, la planche qu’il reproduit n’est pas signée. On peut donc mettre en doute, même si la gravure semble spécifique à l’œuvre de Crébillon, que ce soit bien une illustration du Sylphe et qu’elle soit de Binet. D’autant que Jean-Pierre Dubost, dans sa « Notice sur les gravures libertines » [6], la mentionne également et écrit qu’on y « reconnaît le style très caractéristique des gravures de Binet ». Il semble ainsi supposer plus qu’affirmer que Binet est l’auteur de cette vignette. Si l’on peut donc tout de même admettre que ce soit une illustration spécifique au Sylphe, vu qu’elle représente précisément un sylphe flottant dans les airs au-dessus du lit d’une dame, on ne peut être sûr, en revanche, qu’elle soit de Binet ni qu’elle figure dans une édition parue à Leipzig en 1781. Jean-Pierre Dubost, qui reprend cette information, signale qu’il la puise dans le même Dictionnaire des œuvres érotiques ; c’est donc la seule référence connue de cette édition du Sylphe, ce qui ne nous permet aucune vérification complémentaire. Les autres ouvrages bibliographiques consacrés à l’œuvre crébillonienne ne mentionnant pas cette édition, on ne peut en contrôler ni le lieu de parution, ni la date, ni la présence de ce fameux frontispice. Après quelques recherches, nous n’avons pas obtenu plus de succès auprès des bibliothèques publiques, qui ne possèdent pas cet ouvrage. Faisons donc confiance au Dictionnaire des œuvres érotiques et à J.P. Dubost, spécialiste de l’illustration libertine, et admettons que Binet a créé un frontispice pour le Sylphe de Crébillon fils, quelle qu’en soit l’édition. Dans ce cas, nous avons au moins la chance de posséder une image.

Ce n’est pas le cas pour les frontispices du Sopha, dont il est encore plus difficile d’établir l’existence, puisque nous n’avons jamais pu les observer. Aucune bibliothèque publique française ne les possède non plus. Ils sont aujourd’hui introuvables pour qui voudrait vérifier la référence donnée par Reynaud. Les bibliothèques municipales de Dole, Grenoble, Beaune, Rodez, ou encore Rouen, comptent, parmi leurs collections, des exemplaires du Sopha datant de 1781 et édités à Londres, mais aucun ne comporte d’illustration. Les libraires et bouquinistes qui possèdent ou ont possédé des éditions du Sopha n’ont pas connaissance de ces frontispices. Reynaud, seul, semble les avoir observés. La mention de ces deux frontispices étant très précise dans son ouvrage, on peut lui accorder du crédit. Mais un problème se pose tout de même : l’édition date de 1781 et Reynaud atteste que ses frontispices sont gravés par Bovinet ; or, ce dernier, étant né en 1767, n’avait que quatorze ans au moment de cette parution. Il semble donc peu probable qu’il ait gravé les dessins de Binet pour cette édition du Sopha. On sait que les deux hommes ont collaboré pour plusieurs ouvrages illustrés, mais plutôt entre 1798 et 1801 [7]. Cependant, ne pouvant aujourd’hui prendre connaissance des estampes de Binet, réalisées pour illustrer le Sopha, on peut supposer qu’elles existent. Mais on ne peut affirmer que Bovinet les a gravées, pas plus qu’on ne peut affirmer qu’elles sont présentes dans un volume édité à Londres en 1781. Le manque d’informations bibliographiques opacifie ce mystère, qui demeure entier.

Ces quelques remarques sur les illustrations de l’œuvre de Crébillon fils par Binet laissent donc bien des questions en suspens, mais nous ne désespérons pas de retrouver des volumes illustrés, qui, seuls, nous permettront d’y répondre. Peut-être la clé se trouve-t-elle dans une bibliothèque particulière. Avis aux collectionneurs…

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[1] Louis Binet, né en 1744, mort aux environs de 1800, fut le dessinateur le plus connu de Rétif de la Bretonne ; il commença à travailler pour lui en 1779, et réalisa les frontispices de La Malédiction paternelle. On trouve des renseignements sur sa relation avec le romancier chez Pierre Testud, « Rétif et Binet, ou la plume et le crayon dans Les Contemporaines du commun », Actes du colloque « Rétif et l’image », Études rétiviennes, Société Rétif de la Bretonne, n°31, décembre 1999, pp. 49-64.

[2] Dictionnaire des œuvres érotiques, éd. Mercure de France, 1971, p. 470.

[3] REYNAUD, H.J. Notes supplémentaires sur les livres à gravures du XVIIIè siècle, Genève, Bibliothèque des érudits ; Lyon, Presses académiques, 1955.

[4] Edme Bovinet naquit à Chaumont en 1767, il mourut vers 1832. Il participa aux salons de 1804, 1808, 1812 et 1831. Il était spécialisé dans la gravure au burin et il produisit de nombreuses œuvres inspirées de tableaux (Murillo, Horace Vernet, Lejeune, Grenier, Langlois, Poussin, Van Ostade). Pour le Musée Filhol, il termina au burin les 62 gravures commencées à l’eau-forte par divers artistes d’après Raphaël, Le Corrège, Le Caravage, Rembrandt, etc.

[5] Dictionnaire des œuvres érotiques, préface de Pascal Pia, éd. Robert Laffont, 2001.

[6] DUBOST, Jean-Pierre. « Notice sur les gravures libertines ». Romanciers libertins du XVIIIè siècle, sous la direction de P. Wald Lasowski, bibliothèque de la Pléiade, éd. Gallimard, 2000.

[7] Ils ont collaboré pour illustrer, par exemple, les Œuvres badines d’Alexis Piron, parues en l’an VI (1798/1799) à Paris sans mention d’éditeur, Le Buffon de la jeunesse, ou Abrégé d’histoire naturelle, ouvrage élémentaire à l’usage des Jeunes Gens de l’un et l’autre sexe, et des personnes qui veulent prendre des notions d’Histoire Naturelle. Cosmographie et quadrupèdes. Tome premier de Pierre Blanchard, paru en 1801, Le tableau comique ou l’intérieur d’une troupe de comédiens formant la suite à L’optique du jour, par Joseph Rosny, publié à Paris chez Marchand, en l’an VII (1799), ou encore Les Enfans de l’Abbaye de Regina-Maria Roche, paru chez Le Prieur, en l’an VI (1798).