Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Quarante-et-unième nouvelle

 

LE MARIAGE ROMPU

 

Il y avait à Paris, rue Saint-Martin, une jeune et jolie personne, nommée Christine Clénard, qui avait autant d’amants que de jours dans l’année, car on en voyait à tout moment de nouveaux, sans que les anciens se retirassent. Christine était jolie sans doute, mais il n’aurait pas été naturel, que sa beauté seule lui eût donné tant d’adorateurs. Elle avait dans sa marche, dans son maintien, dans son air, quelque chose de si voluptueux et de si doux qu’il était impossible de la voir sans la désirer. Avec cela, sa mise, toujours propre, était d’une simplicité piquante ; sa parure, léchée sans affectation, plaisait aux prudes par son modeste arrangement et aux petites-maîtresses par son goût exquis. Christine fit des passions violentes, sans paraître y prendre part. Elle demeurait tranquille, et la même sérénité brillait toujours sur son charmant visage.

                                Deux de ses nombreux amants se firent néanmoins distinguer. L’un, nommé de Varipon, était un jeune homme modeste, peu riche, mais plein d’excellentes qualités et dans la passe de s’avancer ; l’autre, un riche héritier de deux maisons opulentes : celle de son père et celle d’un oncle sans enfants. De Varipon eut le suffrage de la mère de Christine, et même un peu celui de la jeune personne ; Tavernier, l’autre amant, celui du père et du reste de la famille. Il était beau garçon : Christine, qui aurait eu quelque penchant pour de Varipon, s’il avait été le préféré, ne sentit point de répugnance pour son rival, lorsque son père lui déclara qu’il était l’homme sur lequel il avait jeté les yeux. Mais si elle n’apporta aucune résistance aux desseins de son père, comme elle n’était pas éprise, que son état de fille était agréable avec une mère douce et tendre qui l’adorait, elle pria M. Clénard de lui permettre d’éprouver quelque temps l’amant qui devait être son mari. Le père y consentit, et lorsqu’il rendit réponse à son préféré, ce fut en ces termes : « Monsieur, je viens de dire mes intentions. C’est à vous de faire le reste. Beau garçon comme vous l’êtes, il ne vous sera pas fort difficile de plaire, surtout ayant mon aveu, car il fallait cela. Le moment de votre mariage dépend de Christine ; je ne l’avancerai pas d’une minute par autorité, je vous en avertis. Elle est connaisseuse en mérite, un peu dédaigneuse ; les airs suffisants ne prendront pas avec elle. Réussissez, je le désire. » Tavernier sourit à cette harangue ; il se croyait bien sûr du succès, et qu’un homme de sa figure et de sa fortune n’était pas fait pour essuyer du dédain…

p. 953-954

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome II. Nouvelles 28-52

Publié le 1er juin 2018