Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Deux cent quinzième nouvelle

LA CONSEILLÈRE OU LA FEMME DÉVOTE

Entre deux choses que l’éditeur de ces nouvelles désapprouve également dans les femmes, la science ou la philosophie, et la dévotion affectée, il laisse au sage lecteur à se déterminer lui-même par les faits. On vient de lire la nouvelle intitulée, La Présidente ou la femme philosophe ; on va lire La Conseillère ou la femme dévote. On se décidera, en comparant la conduite des deux héroïnes. 

*

                Une jeune dame, brune, d’une figure aigre-douce, mise avec goût, avec élégance même, ne manquait jamais la messe à Saint-Séverin. Elle y fut remarquée par un homme qui paraissait du commun. Elle avait le genre de beauté qui plaisait davantage à cet homme, la manière de se mettre qui parlait à ses yeux, et surtout un goût dans sa coiffure qui lui donnait un air de jeunesse presque enfantine. Mais ce qui réveillait mieux encore un certain sentiment de volupté, c’était sa chaussure à talons élevés et minces, malgré la mode ; elle portait la fantaisie de ce côté-là jusqu’à l’extrême ; peut-être parce qu’elle était d’une petite taille, mais à peine s’en apercevait-on, tant elle était bien proportionnée. Il paraît que ce goût était de famille, car une dame âgée, d’une figure qui annonçait qu’elle avait été très belle femme, et qui paraissait la mère de la jeune, avait le même goût des chaussures hautes. En effet, elles donnent à toutes les femmes l’air plus noble, et mettent tant de différence entre la même personne, que d’une petite chiffon, elles font une déesse (quoi qu’en aient dit et le Journal de Paris, et l’Ésope desVariétés, et toutes les femmes-hommes de la capitale).

                   Mme de Lépine était femme d’un conseiller, homme de mérite, qui l’aimait tendrement. Mais elle avait été élevée par des mystiques, par des femmes qui croyaient aux révélations, à l’envoi des anges, même sous une figure visible, pour les guider. Elles les voyaient même, ou croyaient les voir souvent dans des hommes, qui n’étaient rien moins que des anges, mais qui profitaient de leur bonne foi pour s’en faire considérer. Lorsqu’on maria Mlle Euphémie de Richebourg, ce fut malgré elle. Ses parents furent obligés d’employer leur autorité. Son futur, homme d’esprit, et encore aimable, ne fut pas effrayé de ces préjugés ; il espéra d’en triompher aisément, et il les préférait à la coquetterie, devenue si commune aujourd’hui (on verra s’il se trompait). Il n’obtint le consentement de sa jolie future qu’en lui promettant de garder le célibat dans le mariage tant qu’elle voudrait.

                Une fois mariée, Euphémie tint ferme à ses principes. Elle cultiva la dévotion, sans en être plus douce, plus indulgente, plus humaine. Au contraire, l’orgueil, l’impétuosité, l’impatience hautaine, éclataient dans toutes ses actions. Une femme de ce caractère et de ce rang dans la société dut être fort surprise de voir attaché sur ses pas, pendant une automne entière, une espèce de malotru qui ne manquait jamais l’heure où elle allait à la messe ; qui se tenait derrière un pilier ; qui avait presque toujours les yeux sur elle, et qui la suivait d’un peu loin en sortant, jusqu’à ce qu’elle fût rentrée. Sa surprise et son indignation furent d’autant plus grandes que l’homme paraissait ne rien avoir qui rendît le vice assez aimable pour faire excuser le péché. Elle voulut savoir ce qu’il était, et n’y réussit pas. Enfin, elle se plaignit à son mari en ces termes :

                 « En vérité, Monsieur, la licence et la corruption sont portées bien loin dans ce siècle ! Tous les états sont corrompus ; les plus bas ont les vices des plus élevés, et si l’on n’y met ordre, les crocheteurs et les Savoyards arrêteront, insulteront, feront violence aux femmes chrétiennes à la porte des temples ; car la piété paraît plutôt encourager que réprimer l’insolence des impudiques. Croiriez-vous, Monsieur, que moi, votre femme, et une femme aussi… modeste, je puis le dire, est convoîtée par un homme du très commun, très malpropre, qui n’est plus jeune, et que le vice devrait, ce me semble, avoir quitté ? Cet homme, ce misérable, est tous les jours sur mes pas, et j’entendis hier, qu’il me suivait de près, ces propres paroles : Qu’elle est adorable ! (C’est un blasphème, comme vous voyez ; il n’y a d’adorable que Dieu). J’avais envie de lui faire donner une volée de coups de bâton par mon domestique, mais cela aurait pu causer du scandale. Je vous prie donc, Monsieur, de porter mes plaintes au magistrat de la police, pour qu’on mette des espions après cet homme, qu’on le prenne et qu’on le renferme…

p. 5183-5185

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome IX. Nouvelles 212-244

Publié le 25 août 2018

 

Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Deux cent quatorzième nouvelle

V. Les Femmes de robe

VI. Les Femmes de judicature

LA PRÉSIDENTE OU LA FEMME PHILOSOPHE

L’ordre suivi dans ces volumes est plus souvent celui des convenances que de l’importance dans la société.  Les premiers magistrats vont de pair avec les ducs, et les seconds, avec les autres nobles titrés. Mais pour ne pas confondre les occupations, tel état distingué va se trouver au cinquième volume, au lieu d’être au premier ou au second ; et tel autre état, qui l’est moins, comme les femmes de garnison, la provinciale, l’orpheline de mère, les sœurs-maîtresses, etc. sont placées au second, au troisième et au quatrième. Par la même raison, les femmes de judicature, celles de pratique, jusqu’à l’huissière, sont à la suite des femmes de robe par une certaine relation, et parce qu’il a fallu réunir les états analogues. Certainement, une femme de fermier général a plus d’importance qu’une procureuse, ou qu’une huissière ; mais on se prêtera facilement à une manière de classer devenue nécessaire pour éviter la confusion.

*

                Ferdinande Silvie D.-L.-B. accomplissait vingt-quatre ans, quand elle fut recherchée en mariage par le président de Veltour, âgé de trente-deux ans, homme déjà grave malgré sa jeunesse, estimé dans sa compagnie, et qui annonçait dès lors un grand magistrat. Ferdinande était, depuis quatre ans ans qu’elle avait perdu sa mère, à la tête de  la maison de son père, aussi président, mais dans une autre cour. Elle avait de l’esprit, beaucoup de lecture dans deux genres opposés, la dévotion et la philosophie. Elle avait fait celles de la première espèce du vivant de sa mère, dévote zélée ; celles de la seconde étaient de son choix, depuis qu’elle se trouvait libre. Il en résulta que ces deux choix réunis, la philosophie et la religion, lui donnèrent une morale très sévère. Elle les appuyait l’une par l’autre et comme elle était belle, d’une taille avantageuse, d’une figure noble, son air inspirait le respect et la faisait aimer sans le secours des paroles.

                     Lorsqu’elle fut mariée, et absolument sa maîtresse, suivant l’usage de France et presque de toute l’Europe, elle ne se contenta pas de lire les ouvrages scientifiques, elle voulut en connaître les auteurs. Elle obtint, ou elle exigea de son mari, qu’il invitât à dîner les philosophes les plus célèbres, deux jours de la semaine, le mardi et le samedi. On faisait à table de belles dissertations ; ensuite, lorsque le président était sorti, ou dans son cabinet, la présidente se faisait initier dans la plus haute philosophie. L’un lui donnait des leçons de physique ; l’autre de chimie ; celui-là lui faisait connaître les astres et lui expliquait le système planétaire ; celui-ci la faisait pénétrer dans les corps par l’anatomie. Un habile géomètre, le compas à la main, lui donnait la mesure de toute la terre ; un mathématicien célèbre la familiarisait avec l’algèbre, es lois de la mécanique, de l’hydraulique, de la statique, de la dynamique. un économiste lui expliquait la nouvelle charrue, les fours à poulets, la greffe des arbres, la circulation de la sève. Enfin, un dernier lui formait un cabinet de minéraux, d’oiseaux rares, d’animaux étrangers et de papillons. C’était dans ces occupations innocentes que la présidente passait ses journées. Elles lui donnèrent beaucoup d’orgueil ; elle s’admirait comme douée d’une pénétration fort au-dessus de celle dont ses maîtres étaient doués, parce qu’après qu’ils lui avaient mis le doigt et l’œil sur un objet, elle le voyait enfin avec ses yeux. Ils avaient la bassesse de protester qu’ils ne s’en doutaient pas et que leur écolière était faite pour les éclairer. En sortant, ils la remerciaient des lumières qu’elle leur avait données, des heureuses découvertes qu’elle avait faites, ou fait faire. Et voilà comme on perd les femmes !…

                    La présidente, remplie de son mérite, orgueilleuse, insolente même à l’égard de son mari, ne regardait qu’en pitié le reste du genre humain…

p. 5167-5168

                 
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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome IX. Nouvelles 212-244

Publié le 24 août 2018

 

Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Deux cent vingt-quatrième nouvelle

 

LA BELLE NOTAIRE OU L’AMOUR MORAL

M. le comte de Buffon dit de l’amour, qu’il n’y a que le physique de bon, et que le moral n’en vaut rien. Je ne contredis jamais les grands hommes (J.-J. R. excepté) ; j’honore tous les chefs de notre littérature, comme un bon soldat respecte ses officiers ; et je frémis quelquefois contre un S***, un C**, un F**, un R**, contre ces pygmées, ces atomes qui osent blasphémer leurs maîtres. Mais en ne prenant moi-même aucun parti, je vais peut-être dans cette nouvelle, unie à la précédente, mettre l’honorable lecteur à la portée de décider la question par les faits. 

*

 

          Un jeune homme, originaire de province, était venu à Paris avec trois choses, aussi rares que précieuses : de bonnes mœurs, un excellent caractère, et une grande ardeur pour le travail. Le jeune Richome était d’une agréable figure ; il avait plu au notaire chez lequel il était entré en qualité de saute-ruisseau. Son zèle, sa politesse, sa prévenance, non celle à la manière des Gascons et des Auvergnats, qui est presque toujours fatigante, parce qu’elle paraît toujours intéressée, lui avaient concilié la bienveillance, ensuite l’estime, puis l’amitié, enfin des sentiments vraiment paternels de la part du vieillard. La nièce du notaire avait six ans, lorsque Richome, âgé de seize ans, était entré chez l’oncle. C’était une charmante enfant, orpheline, fille d’une sœur chérie de M.  G**, assez riche par elle-même, et de plus héritière de son oncle. Mais Richome ignorait ces dernières particularités. Dès les premiers temps de son séjour chez le notaire, il avait marqué de l’empressement à la petite Sinforose Lepée ; il jouait avec elle, il l’amusait, courait au-devant de tout ce qui pouvait lui faire plaisir et lui montrait à lire, à écrire, avec une douceur, une amitié qui lui gagnait le cœur de l’aimable enfant. Elle réussissait avec lui d’une manière si rapide que l’oncle ayant parlé de donner des maîtres à sa nièce, elle prit un livre et vint lire parfaitement. Ensuite elle lui écrivit cette lettre (elle avait alors environ huit ans) :

                  Cher oncle-papa,

                  Je sais lire, comme vous venez de l’entendre ; et vous voyez que je sais écrire assez passablement, surtout pour l’orthographe. C’est Richome qui m’a montré à ses heures de récréation et le soir, ma bonne l’ayant bien voulu. Je vous prie de l’en aimer encore mieux ; car je sais que vous l’aimez déjà bien. Pour moi, je l’aime beaucoup aussi, et vous, mon cher oncle-papa, par dessus tout.

                  Je suis votre très obéissante nièce et fille,

Sinforose Lepée

              L’écriture de cette lettre était fort bien, quoiqu’un peu grosse, et l’oncle en fut très content. Il fit un présent à Richome qui valait vingt-cinq louis et lui témoigna beaucoup d’amitié. Il voulut cependant voir de ses yeux, sans que sa nièce ni son clerc s’en doutassent, comment ces deux enfants se conduisaient, et il eut tout lieu d’être tranquille : Richome ne donnait que des leçons de sagesse, de retenue, de modestie ; il parlait à Sinforose avec un respect aussi grand que si elle eût eu vingt ans ; il lui peignait quelquefois les bontés de son oncle de la manière la plus attendrissante. le bon notaire en fut touché aux larmes, et dès ce moment, il se promit que si Richome persévérait, il ferait beaucoup pour lui.

               En effet, il le fit monter en grade, et à l’âge de vingt ans, le saute-ruisseau se trouva maître clerc.  Ce fut alors qu’il eut une relation immédiate avec son protecteur. Il y gagna, puisqu’en le connaissant parfaitement, le vieux notaire lui donna toute sa confiance. Les choses continuèrent ainsi jusqu’à ce que Richome eût vingt-cinq ans…

p. 5381-5382

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome IX. Nouvelles 212-244

Publié le 23 août 2018

 

Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Deux cent vingt-troisième nouvelle

 

LA BELLE COMMISSAIRE OU L’AMOUR PHYSIQUE

Dans notre siècle, et depuis une longue suite d’années, il règne une opinion qui mériterait bien la discussion des philosophes ! Être un libertin, avoir de mauvaises mœurs, c’est dire des paroles sales, se livrer à l’amour physique, rechercher les occasions de le faire partager, en parler, écrire sur cette matière, en tracer des tableaux excitatifs. Les Anciens n’avaient pas tout à fait la même idée : ils agissaient, ils parlaient, ils écrivaient librement. À cette occasion, je fais une question aux philosophes : « D’où vient l’idée dominante aujourd’hui ? Est-elle fondée ? Ne contribue-t-elle pas, en donnant le charme de la défense, et même de l’horreur, aux jeunes gens indisciplinés, à les faire tomber dans des excès auxquels ils ne se livreraient pas ? Ne serait-il pas utile de suivre aujourd’hui, comme du temps de Térence, la maxime établie par ce vers des Adelphes, et mise sur la scène romaine dans la bouche de l’homme de bien : Non est flagitium, mihi crede, adolescentulum scortari ? (act. I, sc. 1)[1]

                        On pourrait dire quelque chose de très utile au public pour ou contre ces importantes questions. 

*

                Une belle brune, d’environ vingt-six ans, d’un tempérament vigoureux, était malade dangereusement toutes les années. La situation où se trouvait annuellement Chioné-Julie Bonlo, était causée par des vapeurs, nommées hystériques par les médecins. On la croyait, et elle se croyait elle-même attaquée d’une espèce de maladie affreuse, et c’est ce qui l’avait empêchée de se marier. Un commissaire en devint éperdument amoureux, et la demanda. La mère de la demoiselle lui fit ses observations : l’amant, qui connaissait parfaitement Chioné, comme on va voir, savait la vraie cause de sa maladie. « Je vous réponds de guérir Mlle votre fille quand elle sera ma femme, dit-il à la mère. Ainsi la seule chose à faire est de la déterminer à me donner la main. » Mme Bonlo ne demandait pas mieux. Elle seconda le commissaire, et ils parvinrent à décider Chioné-Julie.

                Mais avant d’aller plus loin, il faut dire comment le commissaire avait autrefois connu sa future.

            Dans le temps qu’il était au collège, il avait un condisciple, dont il était fort aimé, qui s’appelait Chioné-Julien. Ils étaient toujours ensemble, en classe, aux jeux de la cour du collège, à la promenade. Une nuit, il arriva que le voisin à gauche du lit de Chioné-Julien fut subitement attaqué d’une maladie contagieuse : le maître de quartier jugea convenable de mettre un peu d’intervalle entre le malade et ceux qui se portaient bien. Chioné-Julien sortit de son lit et se mit dans celui du jeune Aumaire, son voisin et son ami. Comme ils n’étaient pas accoutumés à coucher deux, ils dormirent peu et se caressèrent beaucoup. Chioné-Julien embrassait Aumaire, qui le lui rendait par reconnaissance. Le dernier avait alors seize ans, et Chioné-Julien en paraissait quatorze quoiqu’il dît avoir le même âge que son camarade. Dans les mouvements qu’ils se donnaient, Aumaire s’aperçut que son condisciple était une fille…

p. 5363-5364

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome IX. Nouvelles 212-244

Publié le 22 août 2018

 

[1][Note de Rétif]Laissons aux jeunes gens un peu courir les filles. Voilà le sens. [Trad. plus littérale : ce n’est pas une honte, crois-moi, qu’un tout jeune homme fréquente des courtisanes. Commentaire : « on évitera par là des abus révoltants, dangereux pour la pureté des mariages, et pour la santé des jeunes gens. C’est une gourme qu’il faut leur laisser jeter… Mais il faudrait alors exécuter le plan du Pornographe » — [Rétif renvoie souvent à son traité sur la prostitution, paru en 1769] [note de P. Testud]

 

Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Deux cent trente-septième nouvelle

XIII. Les Femmes de la médecine

LA FEMME DE MÉDECIN OU LE BAIN PARTICULIER

De toutes les qualités  extérieures qui peuvent rendre une femme aimable, la propreté est la première ; et tel est son pouvoir qu’elle rend désirable la laideur même. Mais il ne suffit pas de cette propreté extérieure, si commune dans les villes, qui recouvre quelquefois la négligence la plus repoussante. Je vais offrir, dans Mme de J**, femme d’un médecin très connu, distingué par ses lumières et par son expérience, un modèle que les femmes riches devraient imiter en tout et que celles qui sont moins fortunées pourraient suivre, quoique de loin.

                 Honorable lecteur, je n’écris pas une de ces nouvelles sans avoir en vue votre utilité, votre plaisir, votre bonheur. Si de nombreux détracteurs me calomnient, ma conscience ne me reprochant rien, je les laisse clabauder et je me couvre de mon patriotisme comme d’un voile propre à me préserver des blessures des moucherons, des cousins, et même des guêpes et des frelons. Je vous amasse péniblement le miel de l’amusement et de l’instruction, tandis que de vils célibataires, d’infâmes corrupteurs d’un sexe digne de votre tendresse, de votre estime, font contre moi de continuels et coupables efforts. Ils n’ont pas encore réussi, et je touche au terme de la carrière immense que j’ai parcourue, non pour faire des volumes, ô mon lecteur, mais afin de vous présenter tous les moyens d’être heureux par la femme, et à celle-ci de l’être par vous ; afin de mettre sous vos yeux tous les états de la société, en un mot pour faire un livre unique dans son genre. Si vous saviez, ô mon honorable lecteur, combien d’obstacles j’ai eu à surmonter ! Combien de dégoûts il m’a fallu dévorer ! Combien il a fallu que j’essuyasse d’embarras, de privations, celle du nécessaire même, pour parvenir à faire les avances de ces XII derniers volumes, vous en seriez effrayés ! Mais j’aurai presque tout surmonté, lorsque vous lirez cet épanchement de mon cœur ! J’aurai du moins entièrement achevé le plus difficile, la rédaction de toutes mes nouvelles, qui se montent à CCLXXII, quelques efforts que j’aie faits pour les réduire. Loin qu’en multipliant les nouvelles et les volumes j’aie contribué à mon profit, ou à celui de mes libraires, j’y ai mis obstacle en rendant le livre plus dispendieux. Ainsi, du côté de l’intérêt, j’ai perdu. Mais j’ai tout sacrifié, quoique pauvre, à l’idée de donner un cours entier des moyens à prendre et des écueils à éviter dans le mariage ; un ouvrage unique, sans exemple, et qui sera un monument du courage, de la constance d’un Français à suivre une vue aussi avantageuse à son siècle.

*

                 Guyone-Fidelle Berryat, jeune pensionnaire au couvent des Bénédictines de la Ville d’A***, eut, à l’âge de seize ans, un dégoût qui pensa lui coûter la vie pour avoir vu un jardinier se moucher dans ses doigts. La maladie fut si sérieuse, par les bondissements de cœur continuels, qu’on fut obligé d’appeler le médecin. C’était un vieillard qui prenait du tabac : lorsqu’il entra, une goutte noire… Guyone fit un cri perçant à sa vue, et son mal redoubla. Il fut obligé de s’éloigner. Le vieux médecin, parfaitement instruit de la cause de la maladie, envoya chercher un bachelier, d’une très jolie figure, à laquelle se joignait une propreté recherchée, nommé de J**.  Le jeune homme accourut, et on le conduisit auprès de la jolie malade, qui tout d’un coup prit confiance en lui…

p. 5613-5615

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome IX. Nouvelles 212-244

Publié le 21 août 2018

Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent quatre-vingt huitième nouvelle

 

LES VEUVES CONTENTES/FÂCHÉES DE L’ÊTRE

1.LA  BELLE VINAIGRIÈRE – 2. ET LA CIRIÈRE – 3. JOLIE PEAUSSIÈRE-CORROYEUSE – 4. JOLIE DÉCOUPEUSE, ETC., ETC., ETC., LES AUTRES SONT ENCORE À NAÎTRE

 

Treize femmes, veuves toutes les treize, se trouvèrent un jour, pour leurs petites affaires, à l’hôtel du lieutenant-civil. Elles étaient jeunes, gaies, jolies, coquettes, à l’exception d’une seule, la plus jolie des treize. Celle-ci était modeste, silencieuse, et ses yeux rougis par les larmes annonçaient une véritable douleur. Les douze autres caquetaient, riaient, allaient et venaient, promenaient sur tout le monde leurs regards perçants.

              Ces veuves s’étaient trouvées là réunies par hasard. Aucune d’elles ne connaissait les autres. Elles étaient en deuil coquet, et à les voir, on eût dit qu’il y avait eu mortalité sur les maris parisiens. Elles furent surprises de se voir en si grand nombre, ce que manifesta leur sourire. Les douze enjouées ne tardèrent pas à se joindre, à se parler. « Madame est veuve ? — Oui, Madame. — Moi aussi. — Depuis quand ? — Il y a bientôt deux mois. » Un petit soupir. « Moi il y en a trois. — Moi, quatre. — Moi, six semaines. — Moi, je suis libre depuis six mois. — Moi, depuis cinq. — Et moi, depuis sept. — Moi, il y en a dix. — Et moi, neuf. — Et moi, je suis sur le point de quitter mon deuil. — Hélas, moi, je le porterai encore onze mois et demi ! — Vous êtes toute fraîche ! Mais vous êtes toute jeune, Madame ! — J’ai vingt ans, et j’étais mariée depuis six mois. J’avais épousé un vieux vinaigrier fort riche, qui a eu la bonté de mourir, car, en vérité, si ce n’avait été lui, ç’aurait été moi.

               — Telle que vous me voyez, Madame, je suis veuve d’un paussier-mégissier-corroyeur, qui n’avait que mon âge, et je n’ai que vingt-deux ans. Mais il était si bête et si laid que je ne pouvais le souffrir ! Encore trouvait-il mauvais qu’un aimable homme, très honnête, car il était riche, vînt me tenir compagnie pour me désennuyer ! Il est mort, grâces au ciel !

              — Je suis découpeuse en taffetas ; mon mari était cocher d’un jeune seigneur, et il est crevé de jalousie des politesses que me faisait mon maître.

              — Le mien était marchand de couleurs ; il s’est empaffé de vert-de-gris, parce qu’un de nos peintres les plus distingués me trouvait jolie, venait tous les jours chez nous acheter lui-même ce qui lui était nécessaire, et bien au-delà. Ma foi, je l’ai laissé mourir, le jaloux, puisqu’il en avait envie.

             — Un vieux riche amidonnier m’a épousée à l’âge de quatorze ans. Je n’ai jamais rien vu d’aussi rebutant que cet homme ; encore voulait-il que je fusse toujours à côté de lui. Un garçon épicier, qui me recherche à présent, venait fréquemment chez nous. Un jour, mon mari s’imagina qu’il me faisait la cour : il se leva, le poursuivit jusque sur l’escalier, et tomba si lourdement qu’il ne s’en est jamais bien relevé. Je ne l’ai pas pleuré, je vous assure !

             — Le mien, Mesdames, était un ivrogne. Notre tabagie valait mieux qu’un bon café ; on y vendait une tonne d’eau-de-vie en huit jours, et si on usait du bénéfice, c’est-à-dire que d’une, on en faisait deux, en n’achetant que de la bonne eau-de-vie double. C’était moi qui avais toute la peine, qui me levais à quatre heures du matin. J’étais fille de la maison ; j’avais épousé ce mauvais sujet à cause d’un accident qui m’était arrivé. Il est mort enfin ! Et j’ai un pesant fardeau d’ôté ! Je porte le deuil avec bien du plaisir !

           — Mon mari, à moi, était brûleur de galons. Ah ! Le vilain homme ! Toujours noir et sale comme un alchimiste, avare, bas, lâche, capable de toutes sortes d’infamies. Je l’ai vu mettre en terre sans regret… 

p. 4179-4181

 

Suite…pages suivantes ou Gallica, vol. 30

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VII. Nouvelles 168-187

Publié le 9 août 2018

 

Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Cent soixante-douzième nouvelle

 

LES FEMMES QUI RUINENT LEURS MARIS

LA BELLE MARCHANDE DE BOIS—LA BELLE GRANDE CHARBONNIÈRE—LA JOLIE TUILIÈRE-ARDOISIÈRE— LA BELLE HÔTELIÈRE— LA JOLIE LAINIÈRE— LA BELLE BLATIÈRE— LA BELLE OISELIÈRE— LA BELLE INTENDANTE DE MAISON

 

 

Le luxe, l’incapacité, l’insubordination, la coquetterie, les caprices, l’entêtement, et souvent la méchanceté de certaines femmes les portent à causer elles-mêmes la ruine de leur maison. Entre cent exemples, j’en vais choisir huit ; non les plus extraordinaires, mais les plus communs de ceux qui arrivent dans cette capitale immense du plus beau royaume du monde. Le premier exemple sera d’une femme qui porta l’insubordination si loin qu’elle obligea un mari honnête et rangé à se jeter dans le jeu et le vin. Le second, d’une femme dépensière, magnifique en dentelles, en meubles, ostentatrice dans sa manière de traiter, lorsqu’elle avait du monde. La troisième sera d’une femme coquette à sentiment. Le quatrième, d’une coquette libertine. Le cinquième d’une incapable. Le sixième, d’une emportée. Le septième, d’une contrariante acariâtre. Le huitième, d’une femme vraiment de mauvaise vie, et l’ennemie de son mari. Ces huit caractères vont passer en revue dans la présente nouvelle, une des plus utiles du recueil des Contemporaines.

                Deux femmes, qui s’étaient connues au couvent étant filles, se trouvèrent un jour à dîner ensemble chez une marchande tuilière. Elles furent charmées de se revoir. Elles s’étaient passablement aimées dans leur enfance, parce que leurs inclinations cadraient ; elles étaient toutes deux hautaines, égoïstes, et si persuadées que les hommes sont les esclaves nés des femmes que le sujet favori de leurs entretiens particuliers était la manière dont elles exerceraient un jour leur empire. Elles s’étaient perdues de vue depuis leur sortie des Miramiones ; ainsi elles furent enchantées de se retrouver.

                      « Vous êtes mariée, Madame ? dit la marchande de bois à son ancienne compagne. — Oui, ma chère Hélène.— Sans trop de curiosité, qu’avez-vous trouvé ? — Un marchand de bois, qui ne fait que la partie du charbon, soit de bois, soit de terre. Il a des mines et des fourneaux. — Ah ! Vous êtes la belle charbonnière dont on m’a parlé ! Moi j’ai épousé un marchand de bois tout simple, dont le commerce est considérable. — Je le vois au ton que vous avez, Madame. — Mon dieu ! Je suis comme tout le monde… Mais, vous-même ! Il me paraît que vous êtes à la tête d’une maison opulente ! — Le commerce que je fais est assez étendu… — C’est comme le mien ; je guide mon mari ; les hommes en vérité sont des automates.— Ah ! vous l’avez dit, Madame ! — Je suis charmée de vous avoir rencontrée ; au lieu de jouer, après le dîner, nous causerons… Qu’avons-nous ici ? Je vois des femmes assez bien mises. — Je ne les connais pas. Mais je pense que ce n’est pas du bien relevé : notre hôtesse d’aujourd’hui ne voit pas la bonne compagnie. — Je crois cependant reconnaître là une femme de conseiller ? Celle en taffetas blanc, avec son chignon bouillonné. — Bon, c’est la belle hôtesse de ***** meublé de la rue Dauphine. —Ah ! je la remets ! Elle est presque toujours avec la limonadière vis-à-vis. — Et cette autre en toque ? — C’est une lainière fort riche. — Ah ! bon dieu, comme Mme Lalan sait assortir son monde ! — Et celle-ci en colin-maillard ? — Oh ! c’est du solide : c’est une blatière du port vis-àvis le Pont-rouge. — C’est comme l’habit de Roquelaure, de pis en pis !…

p. 3961-3962

Suitepages suivantes ou Gallica, vol. 24

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VII. Nouvelles 168-187

Publié le 8 août 2018

 

Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Deux cent cinquante-troisième nouvelle

 

L’ENTREMETTEUSE POUR PLUS D’UNE AFFAIRE OU L’EMPLOI DE 366 MILLE LIVRES DE RENTES

 

Lettre à l’éditeur des Contemporaines

Monsieur,

Tout le monde sait que l’intrigue devient une passion très vive dans les femmes, lorsqu’une fois elles en ont pris le goût dangereux. Elles ne sont pas délicates sur le choix des moyens, comme on l’a vu dans la nouvelle précédente. Les femmes à projet sont un peu plus rares, parce que ce rôle demande une constance, une profondeur et un repos dont les femmes sont rarement capables. Et lors même qu’elles prennent ce parti, elles sont encore plus intrigantes que projeteuses. Elles emploient, pour réussir, au lieu du génie qui leur manque, une foule de petis moyens et déshonorent les plans, même utiles, qu’elles proposent, par le rôle d’entremetteuses qu’elles jouent pour les faire valoir. C’est ce que vont prouver les trois nouvelles suivantes, qui sont liées entre elles, et que je vous prie de ne pas séparer.

 

Je suis, etc.

 

 Un homme riche devint veuf d’une coquette scandaleuse. Il était encore jeune, aimable, mais il avait juré de ne jamais se remarier : il avait trop souffert. Ce vœu n’était ni prudent, ni compatible avec les bonnes mœurs. Tout célibataire bien constitué tient nécessairement une conduite qu’il ne pourrait exposer au grand jour sans rougir, quelquefois sans s’exposer à la sévérité des lois, ou tout au moins au mépris des honnêtes gens. L’expérience est pour cette vérité, qu’on ne peut démentir. Cet homme avait annoncé sa résolution. Une veuve de son voisinage, douée de cet esprit d’ntrigue qui porte à s’occuper des affaires des autres pour en faire son profit, le fut des premières. Elle n’était pas riche, mais son état honnête lui donnait des entrées partout. Elle jeta les yeux sur M. du Quillet, non pour elle-même, son âge passait quarante ans, et après avoir été belle, galante, coquette, perfide, intéressée, elle n’était plus qu’entremetteuse. Mais elle avait deux filles, trois nièces, six cousines, et une douzaines d’amies de ces dernières, toutes jolies et d’une beauté différente : les unes brunes, les autres blondes ; celles-ci grandes, celles-là petites ; quelques-unes de taille ordinaire. On en trouvait de treize, de quatorze, de quinze ans, et jusqu’à vingt. La vivacité, la pétulance, la naïveté, la modestie, les talents, une aimable ignorance, la facilité, la réserve étaient exclusivement l’apanage des unes ou des autres. Ainsi l’on rencontrait parmi elles tout ce qu’on pouvait désirer. Il faut dire ici que ces jeunes personnes étaient honnêtes et peu riches ; que l’adroite Mme de Ratfre possédait leur confiance, et qu’elle s’était chargée de leur trouver un établissement avantageux, sans qu’elles s’en mêlassent. Son génie se plaisait dans cette complication d’intérêts ; elle était avide de la considération que devait lui procurer le droit de disposer de tant de jeunes beautés, et les soins, les embarras de la réussite étaient un aliment pour son activité.

                 Elle ignorait l’antipathie de M. du Quillet pour un nouveau mariage, mais elle savait que ce millionnaire allait journellement se promener au Jardin des Plantes. Elle y mena le chœur de nymphes dont elle avait la direction…

p. 6009-6010

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome X. Nouvelles 245-272 et dernière

Publié le 7 août 2018

 

Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent soixante-quatorzième nouvelle

 

LES JOLIES FEMMES HAÏES DE LEURS MARIS

LA JOLIE LOTERIÈRE—LA BELLE POÊLIÈRE-CHAUDRONNIÈRE—LA JOLIE ARQUEBUSIÈRE-POTIÈRE D’ÉTAIN—LA BELLE TAILLE-DOUCIÈRE

 

 

C’est l’inconsidération des jeunes hommes et des jeunes filles en se mariant qui occasionne les unions mal assorties. C’est le peu d’art qu’ont les femmes, qui fait que les maris se dégoûtent si promptement et qu’ils trouvent toujours la femme ou la fille de leur voisin plus aimable que leur épouse. Rien n’est plus naturel : ils voient leur femme dix fois le jour sous une forme rebutante, au lieu que la femme et la fille du voisin s’approprient pour se montrer ou pour sortir. Il en est de même de la femme dont le mari se dégoûte : elle s’approprie aussi pour se montrer au-dehors ; mais quelle illusion peut lui faire dans sa compagne une propreté apparente, qui recouvre… Je me tais, de peur de parler contre toutes les femmes et d’en dégoûter d’avance ceux qui n’en ont pas. J’en ai connu dont la propreté extérieure n’était que le symbole de celle de leur corps ; trop peu fortunées pour avoir un bain domestique, elles employaient d’autres moyens, et l’on aurait pu, dans toutes les saisons, les voir nues sans que le goût le plus délicat trouvât rien sur elles de la tête aux pieds capable de le blesser. Mais ces femmes sont rares, parce qu’ordinairement, à cette propreté elles joignent d’autres qualités, unies aux principales vertus de leur sexe. Une femme propre est vive, laborieuse, entendue ; en un instant, elle a servi son mari, ses enfants ; elle a tout arrangé dans son ménage ; sa vue réjouit ; et une femme dont la vue réjouit son mari est sûre d’en être vue avec plaisir, fût-il le plus maussade des bourrus ; le soin naturel de sa femme l’enchante ; il y réfléchit avec satisfaction et il l’aime malgré lui. J’ignore si les quatre héroïnes de cette nouvelle avaient les défauts opposés à ces qualités ; je le présume, parce qu’ils sont très ordinaires. Cependant, il semble que ce fut moins leur manque d’agréabilité que le goût exquis de leurs rivales , qui leur enleva les cœurs sur lesquels naturellement elles auraient dû régner.

 

Un soir, je passais dans les environs du quai Pelletier. Je vis du monde assemblé qui parlait de la querelle d’un mari et d’une femme. Je jetai les yeux sur l’honorable asssistance, et j’y démêlai une imprimeuse en taille-douce déjà sur le retour, et naturellement si parlante qu’un homme moins poli que moi pour les femmes dirait franchement que c’était une bavarde. Ce fut à elle que je m’adressai. « Qu’est-ce ? », lui dis-je. Ce mot fut pour elle plus agréable qu’une ariette des Italiens pour une petite-maîtresse, qu’une belle scène d’Alceste ou d’Iphigénie pour une gluckiste, que le son des rouleaux de louis répandus sur sa table pour une danseuse, etc. Elle tressaillit de plaisir. « Venez, venez que je vous conte. Prenons par la Grève ; nous irons ensuite par le Port au blé ; de là nous gagnerons l’Ile Saint-Louis du côté de l’Estacade, et je vous conterai ça tranquillement. » Je me laissai conduire.

 

La Jolie Loterière

                « Vous venez de voir cette jeune femme, que son mari traînait par les cheveux, en lui disant « Ah chienne, tu seras jalouse !… » et qui va le quitter. Elle n’est certainement pas mal ; au contraire, elle est très jolie…

p. 4013-4014

 

Suitepages suivantes ou Gallica, vol. 26

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VII. Nouvelles 168-187

Publié le 6 août 2018

 

Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent soixantième nouvelle

 

LA JOLIE BROCHEUSE

 

 

Une fille de famille honnête, et d’une assez jolie figure, était prête de s’établir avantageusement avec un libraire, lorsqu’une dartre qui lui survint au visage éloigna son amant et la réduisit à la nécessité de brocher des livres. Comme elle était destinée à la librairie dès sa jeunesse, elle n’avait que ce talent peu lucratif, mais qui, lorsqu’on y est soigneuse et propre, peut procurer une subsistance frugale. Tant qu’elle fut jeune, Mlle Grapilly travailla fortement le jour et une partie des nuits, avec sa domestique dont elle fit son ouvrière. Elle amassa quelque chose, se fit des pratiques par son exactitude, et lorsqu’elle fut âgée, elle prit des ouvrières, sur lesquelles elle gagnait. Quant à elle, son emploi ne fut plus que le collationnage, ou de placer les figures, lorsqu’il s’en trouvait dans les ouvrages.

                     Parmi les filles qu’elle prit chez elle, il se trouva une grande blonde, âgée de seize ans, faite au tour, mais encore trop mince, comme le sont les jeunes personnes, et d’une figure charmante. Mlle Grapilly se prit d’amitié pour cette jeune fille, au point que ses compagnes en furent jalouses, surtout une qui était un peu louche et la plus ancienne à la maison, après la vieille domestique. « Parce qu’Antonine est jolie, disait cette fille, on la préfère, et les anciennes ne sont plus rien ! Ç’que c’est que l’monde ! Attachez-vous donc ! Ç’n’est pourtant qu’une petite lèvenez, et si elle est jolie, elle le sait bien ! Une rieuse, qui ne fait que jouer et chanter quand Ma’m’selle n’y est pas ! » etc.

                Robertine n’avait pas tout à fait tort, et la jolie Antonine faisait à peu près tout ce qu’elle lui reprochait. Mais c’était un effet de la jeunesse et de la vigueur d’un excellent tempérament : elle était naturellement laborieuse, entendue, adroite, attaché ; il ne fallait que laisser le temps à ces qualités de se développer. Cependant Robertine témoignait en toute occasion sa mauvaise humeur contre Antonine ; et dès qu’il y avait quelque chose de mal fait, comme c’était Robertine qui était à la tête, elle le mettait sur le compte de celle qu’elle n’aimait pas. Mlle Grapilly, quoiqu’elle aimât Antonine, la croyait coupable et la grondait ; ce qui occasionnait des disputes violentes entre la jolie brocheuse et la louche Robertine, dès que la maîtresse était sortie. Enfin Antonine ayant eu l’attention de bien marquer et de séparer son ouvrage, elle vint à bout de se justifier, ce qui fit que Robertine eut ordre de se taire. Sa jalousie n’en devint que plus active, parce que la maîtrese n’ayant plus aucun sujet de plainte contre sa favorite, elle laissa paraître toute l’amitié qu’elle lui portait. Une abbaye, une maison où il y a une maîtresse, et plusieurs ouvrières, etc., sont comme un petit État : on y voit une souveraine, des courtisans femelles (car on n’oserait employer au propre le féminin courtisane depuis que les puristes de l’avant-dernier siècle en ont fait le synonyme de prostituées) ; on y voit des intrigantes, des délatrices, des flattrices, comme à la Cour des grandes princesses ; on y déguise la vérité tout de même, et quiconque aurait été avec un esprit observateur, sous un habit de fille, cinq à six mois à Panthémont, à Montmartre, ou à telle autre abbaye, connaîtrait aussi bien la Cour, qu’un ministre de la reine Elisabeth ou de Catherine II. La brocheuse Grapilly était une petite reine. Comme elle avait été bien élevée, quelle parlait bien, qu’elle était douce, obligeante, ses ouvrières la considéraient et on briguait l’avantage de travailler chez elle. Robertine surtout, qui était une sorte de petit bel esprit femelle du commun, s’en trouvait plus honorée qu’une autre ; d’ailleurs elle participait au commandement. Mais depuis l’arrivée et la faveur d’Antonine, toute la douceur de la vie semblait empoisonnée ; elle voyait sa rivale sur le point de partager son crédit, de l’anéantir peut-être et, que sait-on ? de succéder à Mlle Grapilly !…

 p. 3705-3706

 

 

Suite… pages suivantes ou Gallica, vol. 24

Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VI. Nouvelles 135-167

Publié le 5 août 2018