Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

 

Cent quatre-vingt-onzième nouvelle

 

LES TROIS JOLIES BÂTARDES

 

À ce titre, je vois se froncer le sourcil du puriste atrabilaire. « Que va-t-il encore nous dire? Quel conte pris dans la fange va-t-il nous faire? » Ô puriste ! Vil et méprisable mortel, qui condamnes et dédaignes tout ! Dis-moi si les filles des basses conditions que je viens de faire passer sous tes yeux ne sont pas des femmes ? Tes sœurs, puriste injuste ? (du moins si tu es chrétien). Et tu méprises tes sœurs ? Tu ne crois pas digne de toi ces êtres que ton Législateur préféra, qu’il accueillit ! Si tu es d’une religion différente, ou que tu n’en aies pas, tu es homme, puriste, et mes héroïnes sont des femmes, qu’avec de l’instruction je rendrais aussi philosophes que tes Aspasies, tes Ninons, tes actrices, tes chanteuses, tes danseuses. Écoute : donnons les plus basses de mes héroïnes, la gargotière, la poissarde, la fournalière, la chiffonnière, donnons-les à Gardel, à Vestris, et dans peu tu les verras sortir de leurs mains créatrices une Cécile, une Théodore, une Dupré, une Baccelli. Et tu te prosterneras à leurs pieds, puriste ; tu les adoreras. La bâtarde est la plus basse de mes héroïnes ; c’est le dernier degré, lorsqu’il est uni à la misère ! Homme frivole et dur, retiens tes larmes, si tu peux, en lisant l’histoire de la bâtarde ! Si tu parviens à rester insensible, tu seras un dieu, car tu pourras te flatter d’avoir effacé en toi jusqu’au moindre vestige d’humanité.

                  Un homme d’un certain âge passait dans sa voiture, par la rue des Grands-Degrés, lorsqu’il entendit une femme crier : « Mon enfant, ma pauvre enfant ! » L’homme sensible (ce n’était pas un puriste), fit arrêter, s’approcha d’un groupe de femmes qui paraissaient des blanchisseuses, et découvrit au milieu d’elles une jeune fille d’environ douze ans, que sa mère tenait embrassée. Il s’informa. « C’est l’hôtesse de cette blanchisseuse, lui dit-on, qui dit que sa fille n’est pas sa fille. Elle prétend que c’est une enfant volée, pour en tirer du profit ; elle assure d’ailleurs que cette femme n’a jamais eu de mari, et qu’elle n’a pas d’enfant. » L’homme qui racontait le sujet du tumulte, ajouta qu’il y avait beaucoup d’apparence que l’hôtesse avait raison.

               Monsieur de Clémançon voulut voir l’enfant. Il perça la foule et parvint jusqu’à elle. Jamais il n’avait rencontré de figure plus aimable, plus noble, plus intéressante. Il fut touché. « Ma bonne, dit-il à la blanchisseuse qui réclamait le titre de mère, je suis prêt à prendre votre défense, si vous prouvez votre maternité. J’irai même plus loin, j’aurai soin de vous et de votre fille. Je ne demande pas que vous me répondiez devant tout le monde ; montons chez vous. — Allons, ma pauvre Sofie ! Viens, mon enfant ! Voilà un bon Monsieur, qui va nous mettre sous sa protection. » La jeune Sofie se jeta dans les bras de la blanchisseuse, qui l’emporta.

              Lorsque M. de Clémançon fut entré chez la pauvre femme, il l’assura de nou­veau que pourvu qu’elle lui dît la vérité, elle était sûre d’avoir trouvé en lui un bienfaiteur. « Je ne vous la déguiserai pas, Monsieur, répondit-elle : je suis la grand-mère de ma Sofie. — La grand-mère ! Quel âge avez-vous donc ? — Trente-cinq ans ; Sofie en a douze ; ma fille en avait onze quand elle en est accouchée, et moi douze quand je l’ai mise au monde. — Vous me dites là des choses invraisemblables ! — Elles n’en sont pas moins vraies. — Votre langage n’est pas celui d’une femme de l’état dont vous paraissez ! — Aussi n’y suis-je que par des malheurs, et depuis quelques années. — Je serais curieux d’entendre votre histoire, et de voir les preuves de ce que vous venez de me dire. — Mon histoire est courte, mais celle de ma fille est un peu plus longue. »

La Ire bâtarde

              « Je suis fille naturelle d’un homme obligé au célibat. Une jeune et jolie voisine, nommée Marthon, dont une fenêtre basse et sans barreaux donnait sur la cour de mon père, facilita leur commerce, et j’en suis le fruit. Ma mère, judiciairement interrogée, déclara qu’elle avait été violée le matin avant le jour par un inconnu…

p. 4571-4572

 

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Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne

Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent

Édition critique par Pierre Testud

Paris : Honoré Champion. Tome VIII. Nouvelles 188-211

Publié le 17  juillet 2018