Les Contemporaines : des débuts d’histoires (suite)

Cent soixante-dixième nouvelle

(1)LES FEMMES GLORIEUSES. (2) HONTEUSES. DE LEURS MARIS

  1) La Belle Estampiere (1) La Belle Loueuse de Carrosses (2) La Belle Etrennière-Joujoutière (2) La Belle Brodeuse-Chasublière (2) La Belle Maquignonne (2) La Belle Débitante de Tabac  
Six femmes allaient en partie de plaisir à Saint-Cloud. Elles prirent un batelet de dix personnes, parce qu’il y avait quatre jeunes gens avec elles. Deux allaient rejoindre leurs maris, et les quatre autres fuyaient les leurs pour se divertir avec leurs galants. Ces femmes étaient six jolies Parisiennes, célèbres chacune dans leur quartier. Mme Assan, la belle estampière, demeurait dans la rue de la Harpe. Glorieuse d’avoir pour mari un bel homme, elle l’adorait et en était chérie. Mme Dondaine, la loueuse de carrosses, était de la rue du Petit-Lion-Saint-Germain. (C’étaient les deux qui allaient retrouver leurs maris ; ces deux heureux mortels étaient à Saint-Cloud pour les affaires de leur commerce). Mme du Verseau, la belle marchande d’almanachs, d’étrennes et de joujoux, brillait dans la rue Saint-Jacques. Mme  Timber, la maquignonne, était reléguée dans la rue Perdue. Enfin, Mme Roze, la tabaquière, vendait son excellent tabac dans la rue de la Monnaie.
              Au premier coup d’œil, elles prirent du goût les unes pour les autres. C’est ce qui fit qu’elles se réunirent. Lorsqu’elles furent dans le batelet, elles se demandèrent où elles allaient. Les quatre honteuses de leurs maris parurent surprises de ce que les deux autres n’avaient personne. Elles en témoignèrent leur étonnement. « Nous allons trouver nos maris, dit la belle estampière. — Vos maris ! s’écria Mme du Verseau. Ne serait-ce pas vos amants ? Vous êtes trop aimables pour être le partage d’un animal aussi sot qu’un mari. — J’adore le mien, reprit la belle Assan, et quand vous le verrez, vous conviendrez qu’il le mérite. — J’aime aussi tendrement le mien, dit Mme Dondaine. — C’est singulier ! s’écrièrent les quatre autres femmes. — Comment ! Est-ce qu’on ne doit pas aimer son mari ? reprit l’estampière. — Il se peut qu’on le doive, répondit la tabaquière, mais c’est l’impossible ; et s’il est vrai que vous ne soyez pas deux fines hypocrites, votre conduite offre un phénomène sans exemple. — Certainement ! s’écria la maquignonne. — Aussi n’en crois-je rien, ajouta la chasublière. — Et rien n’est plus vrai, cependant, Mesdames, dit l’estampière : nous aimons toutes deux nos maris. — Pardi, reprit la belle étrennière-joujoutière, contez-nous ça ! Votre histoire doit être un morceau curieux ! — Volontiers, répondit Mme Assan, à condition que vous nous rendrez confidences pour confidences. MM. vos maris que voilà sont charmants, et si vous ne les aimez pas, il doit y avoir de fortes raisons pour cela. — Nos maris ! répondirent les quatre femmes en éclatant de rire. Il est bon là ! Nos maris ! » En même temps, elles firent une caresse à leurs galants. Mais les deux honnêtes femmes crurent qu’elles plaisantaient et la belle estampière commença son récit…

p. 3915-3916

Suitepages suivantes ou Gallica, vol. 26

  Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne
Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l’âge présent
Édition critique par Pierre Testud
Paris : Honoré Champion. Tome VII. Nouvelles 168-187
 

Publié le 12 juin 2018